Cela faisait douze ans que La Traviata n’avait pas connu les honneurs du Palais Garnier, qui pourtant lui convient tellement mieux que l’immense nef de l’Opéra Bastille. Mais un retour à Garnier ne signifie pas forcément une mise en scène d’époque, bien au contraire, pour ce qui concerne cette nouvelle – et très attendue – production. En effet, vue par le jeune metteur en scène Simon Stone, Violetta est un pur produit du XXIe siècle hyper-connecté : égérie d’une marque de cosmétiques, elle est une star des réseaux sociaux, sur lesquels elle accumule les abonnés par millions en étalant sa vie, ses frasques, ses photos glamour. Au lieu de la tuberculose, elle est atteinte d’un cancer dont elle apprend la récidive.

<i>La Traviata</i> au Palais Garnier © Opéra national de Paris / Charles Duprat
La Traviata au Palais Garnier
© Opéra national de Paris / Charles Duprat

Le portrait de Violetta est dressé tout au long de l’ouverture. Il prend la forme d’une story Instagram projetée sur deux murs-écrans perpendiculaires tournants, qui constituent l’élément principal du décor. Sur cette lancée, la mise en scène développe et prolonge le contenu de la story. Le premier acte propose ainsi Violetta en boîte de nuit ; Violetta et Alfredo près des poubelles derrière la discothèque ; Violetta montant dans un VTC ; Violetta Place des Pyramides ; Violetta achetant un kebab. À l’acte II, la campagne où elle s’est retirée avec Alfredo est symbolisée par une vache et une cuve pour fouler le raisin, puis une chapelle ; la soirée chez Flora prend des allures d’orgie costumée. Au dernier acte, Violetta gît sur son lit d’hôpital à côté duquel est placée une simple chaise, revoit brièvement les lieux où elle est passée puis disparaît dans un nuage de fumée.

Les scènes s’enchaînent au rythme de la rotation des murs-écrans. Lorsque ceux-ci s’ouvrent vers la salle, ils sont souvent monochromes et délimitent un espace scénique dépouillé abritant quelques éléments très simples. Lorsqu’ils montrent au public l’envers du décor, c’est pour lui offrir la profusion d’images et d’informations du monde virtuel. Celles-ci défilent alors en continu, montrant tour à tour : d’autres éléments de décor (la devanture de la discothèque), des photos de mode, les affiches de la publicité pour le parfum dont Violetta est l’égérie, des écrans d’ordinateur ou de smartphone où l’on voit évoluer ses comptes Facebook et Instagram, les SMS qu’elle échange avec diverses personnes, et nombre d’autres informations... tels les relevés de son compte bancaire à découvert.

<i>La Traviata</i> au Palais Garnier © Opéra national de Paris / Charles Duprat
La Traviata au Palais Garnier
© Opéra national de Paris / Charles Duprat

Cette dichotomie entre les mondes réel et virtuel fonctionne très bien au premier acte, tant en termes de rythme que de cohérence avec le livret. Le deuxième présente en revanche quelques faiblesses : le duo entre Violetta et Germont manque d’intensité, en premier lieu à cause de la distance mise entre les deux personnages sur le plateau, mais aussi du fait de la posture de Violetta, d’emblée abattue. Ensuite, les transpositions opérées par Simon Stone ne sont pas toujours des plus crédibles : qui peut concevoir par exemple la possibilité d’un mariage entre la sœur d’Alfredo, fille d’un bourgeois de province, et un prince saoudien ? Ladite union étant menacée, selon les titres des médias à scandale qui défilent ad nauseam, par les écarts de conduite de Violetta. Au dernier acte, on retrouve, essentiellement grâce au chant et au jeu des protagonistes, l’énergie et la tension dramatique qui font les grandes Traviata.

Pour sa prise de rôle, Pretty Yende reçoit une standing ovation, justifiée ne serait-ce que par sa prestation à l’acte III, où elle se révèle bouleversante. Pour ce qui est des actes précédents, ce n’est que progressivement qu’elle se glisse dans la peau de son personnage. Techniquement, la voix est au rendez-vous, avec ses couleurs, sa précision, son ampleur, ses piano d’une infinie délicatesse. Mais jusqu’au milieu de l’acte II – nervosité ou intention de la mise en scène ? – l’incarnation fait défaut. Il faut attendre le « Dite alla giovine » pour commencer à entrevoir l’âme de Violetta. Alfredo reçoit avec Benjamin Bernheim une incarnation remarquable, tant vocalement que scéniquement. La voix ample se déploie avec aisance et un plaisir évident, riche notamment de superbes nuances et d’aigus lumineux et conquérants. Modèle de baryton verdien, Ludovic Tézier campe un Germont idéal. Le chant et le geste sont souverains dans tous les registres, depuis l’autorité jusqu’à la compassion.

Ludovic Tézier (Giorgio Germont) et Pretty Yende (Violetta) © Opéra national de Paris / Charles Duprat
Ludovic Tézier (Giorgio Germont) et Pretty Yende (Violetta)
© Opéra national de Paris / Charles Duprat

Les seconds rôles ne sont pas en reste. On notera en particulier la sensuelle Flora de Catherine Trottmann, l’Annina attachante et zélée de Marion Lebègue, l’élégant baron Douphol de Christian Helmer ou encore le Docteur Grenvil plein d’humanité de Thomas Dear.

Sous la direction de Michele Mariotti, l’Orchestre de l’Opéra de Paris rayonne et palpite d’une formidable énergie. Toujours soucieux de mettre les chanteurs en valeur, il sait aussi prendre toute sa place, par exemple lorsqu’il s’agit de souligner le vertige provoqué par le défilement effréné des images. Le chœur, en dépit de quelques petits décalages, est animé de ce même dynamisme.

****1