Pour ouvrir sa nouvelle saison, le Club musical de Québec proposait hier soir une reprise du spectacle L’Invitation au voyage, créé en 2016 au Théâtre Outremont. Centré sur l’œuvre de Baudelaire, le récital alterne entre des mélodies sur des textes du poète maudit interprétées par la contralto Marie-Nicole Lemieux et le pianiste Daniel Blumenthal et une sélection de ses poèmes déclamés par le comédien Raymond Cloutier. D’un seul tenant (le public est d'ailleurs invité à retenir ses applaudissements pour la fin), le spectacle ne dure que 75 minutes. On en aurait presque redemandé !

Marie-Nicole Lemieux © Geneviève Lesueur
Marie-Nicole Lemieux
© Geneviève Lesueur

La scénographie, composée d’un canapé pour Mme Lemieux à gauche et d’un secrétaire à droite pour M. Cloutier, est réduite à sa plus simple expression et permet aux deux protagonistes de s’éclipser discrètement pendant les interventions de l’autre. Au-dessus de la scène, un écran propose différentes photos ou peintures en lien avec le sujet des poèmes.

La qualité du spectacle n'est pas étrangère à son rythme idéal. Après chaque poème récité par le comédien, la chanteuse interprète une ou deux mélodies tirées ou non dudit texte. Vétéran de la scène québécoise, Raymond Cloutier endosse avec brio les habits du poète. La diction, très déclamatoire (chaque mot est énoncé distinctement), surprend au départ, mais on a tôt fait de s'habituer. Il ne peut d'ailleurs en être autrement avec une acoustique comme celle de la salle Raoul-Jobin, qui n’a pas été pensée pour le théâtre. Sans micro, l’acteur s’adapte bien à ces conditions, devant de surcroît porter le texte jusqu'aux spectateurs assis en arrière-scène. « L’albatros », qui ouvre la soirée, et « Enivrez-vous », servis avec une voix pénétrante et bien projetée, sont parmi les sommets du spectacle. Notre seule déception concerne « Harmonie du soir ». Il est dommage que le comédien ait choisi d’interpréter ce sommet de l’art baudelairien avec une sorte de ton professoral démonstratif faisant fi du lyrisme intime du texte.

Au plan musical, Marie-Nicole Lemieux était au sommet de sa forme, même si la première mélodie, L’Albatros de Chausson, nous a fait craindre pour le reste de la soirée, avec des aigus stridents, un vibrato par trop généreux et un style opératique inconvenant. Les choses se sont heureusement rapidement placées, même si les « i » avaient tendance à être un peu trop écrasés à certains moments dans le médium-aigu, notamment dans « Les hiboux » de Déodat de Séverac. Cette aigreur des « i » était toutefois à sa place à certains endroits, comme dans « Recueillement » de Debussy (« sous le fouet du plaisir »). Il fallait également entendre les couleurs que la contralto allait chercher avec son instrument, notamment dans le très beau « La mort des amants » de Gustave Charpentier, compositeur qui aurait avantage à être connu pour autre chose que son opéra Louise.

Parmi les sommets d’émotion de la soirée, la magnifique mélodie « La vie antérieure » de Duparc, avec un vibrant « c’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes », ou un rugissant « la tempête et ses convulsions » dans « La musique » de Charpentier. Dans le registre de la douceur, mentionnons le frémissement de la chanteuse sur le mot « amour » dans « Le jet d’eau » de Debussy. En définitive, la contralto a été égale à elle-même, avec sa générosité habituelle et une voix de velours répondant aux moindres inflexions du texte.

La prestation du pianiste allemand Daniel Blumenthal est toutefois passablement décevante. Partenaire privilégié de Marie-Nicole Lemieux depuis plusieurs années et spécialiste reconnu de la musique française (il a notamment enregistré les Mélodies de Duparc avec Michèle Losier), le musicien semble s’ennuyer sur scène. Sans mettre en doute le solide métier du pianiste qui, avec une impeccable technique et des couleurs magnifiques, offre un écrin de choix à la chanteuse, on ne sent guère de dialogue entre les deux artistes. Installé au clavier telle une statue de marbre, Blumenthal ne semble finalement pas très concerné par le lyrisme brûlant de certains morceaux. Heureusement, Marie-Nicole Lemieux en donne pour quatre ! 

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