Après son récital Schubert du 29 mai, Elisabeth Leonskaja revient à la Philharmonie de Paris pour le Concerto pour piano n° 4 de Beethoven. Pour accueillir comme il se doit une telle artiste, omniprésente dans le paysage musical depuis près de soixante ans, l'Orchestre National du Capitole de Toulouse et son chef Tugan Sokhiev sont mobilisés depuis le Sud de la France. L'intervention de Leonskaja est encadrée par le poème symphonique de Borodine Dans les steppes de l'Asie centrale et le cycle des Tableaux d'une exposition de Moussorgski. Une grande dame russe pour interpréter l'œuvre allemande du début du romantisme ; au vu de sa longue spécialisation dans ce répertoire, cela tombe sous le sens.

Elisabeth Leonskaja © Julia Wesely
Elisabeth Leonskaja
© Julia Wesely

Tout d'abord, il faut remercier et saluer les musiciens toulousains : si le concert commence avec une vingtaine de minutes de retard, c'est parce que, nous annonce-t-on en introduction, l'orchestre s'est trouvé coincé dans un train pendant près de six heures. C'est donc après cette épreuve que l'ensemble se met à jouer. Et cela laisse des traces : Dans les steppes ne dure que huit minutes, ce qui est peu pour se concentrer quand la fatigue vous tire en-dehors de l'exécution d'une œuvre. Les harmoniques des cordes en introduction ne sont pas justes, ce qui est dû à un mauvais accord. Les solos de vents ne suivent pas les tempos lancés et soutenus par le chef, bien qu'on évite tout décalage. Si le caractère est là et que la sonorité d'ensemble est belle, le tout semble néanmoins bancal, à la limite de l'accident et pas complètement investi.

Arrive Leonskaja, aussi à l'aise que si elle entrait simplement dans son salon. Son interprétation semble une évidence, et par moments – notamment dans ses différentes cadences –, on se demande comment n'importe qui d'autre pourrait être crédible avec n'importe quelle autre idée. Le phrasé est d'une limpidité extraordinaire, clair comme de l'eau. Et si une note ici ou là n'est pas tout à fait à sa place, ce qui arrive, elle convainc du contraire, tant tous les gestes semblent maîtrisés, comme si elle pouvait jouer l'œuvre dans son sommeil.

Au sein de cette exécution efficace, quelques notes, parmi les motifs plus sensibles et délicats de la pièce, auraient pu être plus incarnées. Cela vient sans doute de la volonté d'éviter une interprétation « trop » romantique pour Beethoven. Leonskaja n'est pas la seule à blâmer : les interventions du Capitole peuvent être imprécises, ce qui ne doit pas manquer de déconcentrer la pianiste voire de la mettre en danger. Devant l'absence de souplesse de l'orchestre, il devient plus difficile pour elle de conduire les phrases et de les articuler avec délicatesse. Dès qu'entrent en jeu des questions-réponses et que la pièce prend de la vitesse, ce qui arrive régulièrement dans les premier et troisième mouvements, l'orchestre tombe un peu à côté de ses courtes ponctuations. Le décalage est léger mais, dans une musique aussi précise, cela suffit à casser les dynamiques, ce qui se produit à plusieurs reprises au cours de l'œuvre.

L'entracte sert à remobiliser les musiciens et les Tableaux d'une exposition auront un autre visage. L'investissement est différent, les solos des vents sont appliqués et les textures très belles. « La Cabane sur des pattes de poule » est prise avec beaucoup de dynamisme et de force. Les nuances sont cohérentes et pleines de caractère : Sokhiev les exprime par une gestique littérale, jouant des répliques des différentes sections en les renvoyant d'un pupitre à l'autre comme des balles de tennis. On ressent comme un deuxième souffle, les musiciens s'engageant de façon ludique dans ces pièces très colorées.

Cependant, les tempos ne sont pas toujours complètement en accord, notamment le premier solo du hautbois qui tire très en arrière la vitesse initialement proposée. Sokhiev n'est pas exempt de tout reproche : les allures qu'il propose sont moins nuancées que dans la plupart des interprétations. On se retrouve avec des tempos soit étrangement lents, comme dans les « Tuileries », soit trop rapides, notamment dans la « Grande Porte de Kiev » où on aimerait prendre le temps d'asseoir le gigantisme des phrases.

Ce grand finale fonctionne malgré tout. Un grand coup de frein arrive sur les dernières interventions, Sokhiev communique toute l'énergie qui lui reste et il serait difficile de rester impassible face à tant de vitalité grisante. Les Tableaux sont globalement réussis et l'Orchestre du Capitole a tenu son défi jusqu'au bout. On espère qu'il n'aura plus à subir les aléas de la SNCF si durement, pour pouvoir profiter de son talent entier.

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