Comment ne pas songer immédiatement à Lucia dans ce lever de rideau sur l'image d'un corps de femme fragmentée offerte en pâture, soumise aux regards, affichée sur une procession de colonnes Morris occupant toute la largeur de la scène de l'Opéra de Clermont ? Totems dressés d'un unique décor, ils portent sa chair morcelée comme des offrandes propitiatoires. Ils interpellent et provoquent. Ils rythment l'espace comme un obsédant leitmotiv jusqu'à leur écroulement final.

Lucia di Lammermoor à l'Opéra-Théâtre de Clermont-Ferrand
© Yann Cabello

Lucia, innocente vierge traquée par une société décadente et sans scrupule, est mise en joue par son propre frère et les sbires de celui-ci. Sa nudité triomphante et terrible situerait-elle d'emblée les enjeux de la dramaturgie et du sort inexorable réservé à l'héroïne ? La réponse s'élabore dans un long et patient processus de maturation et de réflexion auquel devra se soumettre le spectateur tout au long de la mise en scène exigeante dans son dépouillement. Autant dire que Pierre Thirion-Vallet choisit la voie la plus escarpée pour gravir ce sommet de l'art lyrique. Sa dramaturgie loin de s'appuyer sur les trompeuses évidences du livret va au contraire les détourner imperceptiblement. Notamment à travers une apparente concession aux conventions du théâtre en costumes qui n'est en fait qu'un prétexte à fonder son discours.

Lucia di Lammermoor à l'Opéra-Théâtre de Clermont-Ferrand
© Yann Cabello

Le léger déplacement du compteur temporel vers la fin d'un hypothétique XIXe siècle n'est au mieux qu'un relatif artifice, marqueur de la déliquescence d'un système sociétal à bout de souffle. Dans leur coupe et leurs teintes aux fadeurs compassées, fracs, jaquettes, crinolines et hauts-de-forme confèrent aux protagonistes les allures empruntées et sans grâce de marionnettes sorties tout droit du placard aux accessoires. Nous ne serions à notre insu que les jouets de conventions obsolètes dont trop de lectures souvent par trop convenues de l'ouvrage en seraient le reflet. Dans l'acte III, Lucia en appelle non seulement à l'amour d'Edgardo après leur violente rupture : elle en convoque l'apparition fantomatique et glaçante de distance. Après le meurtre, l'héroïne est dépouillée de sa robe immaculée et révèle alors des vêtements tachés de sang. Comment ne pas y voir les preuves d'une union consommée contre son gré qui l'aurait alors poussée au meurtre de l'époux honni ? La mise en scène n'en dit rien explicitement mais laisse planer le doute. Loin de l'innocente victime sacrifiée, Lucia rendue à sa féminité n'en est que plus attachante. Le profil vocal de la soprano coréenne Heera Bae s'accorde à cette vision d'une humanité retrouvée. Elle redevient l'amoureuse meurtrie et trahie qu'un lyrico spinto de colibri a tendance à faire oublier. Ce qui ne nuit nullement à des aigus tendrement pianissimo dans la scène de la fontaine.

Lucia di Lammermoor à l'Opéra-Théâtre de Clermont-Ferrand
© Yann Cabello

En réponse, si l'on en croit la tradition, l'éloquent et incontestable Edgardo de Ragaa Eldin renoue avec le mythe de l'opéra pour ténor, inaugurée par Duprez à la création. Après le vibrant échange « Ah! Verranno a te sull'aure » avec Lucia, son long monologue final « Tombe degli avi miei » est un sommet belcantiste d'agilité et de vigueur, d'héroïsme et de rigueur dans l'émission et la projection. Jiwon Song, Enrico implacable de tension, doit en appeler à toute l'autorité de son timbre pour affronter sans faillir Ragaa Eldin et soutenir l'éclatant Wolferag comme il déploie toute la fureur d'une exemplaire diction sur « Cruda, funesta smania ». Le Raimondo de Federico Benetti est exact au rendez-vous de « Della stanze ove Lucia », son moment de gloire. Les autres rôles qui pour être seconds n'en sont pas moins cruciaux légitiment cette distribution équilibrée qu'illustre la belle performance du Chœur Opéra Nomade.

La clef de voûte de cette Lucia ? L'Orchestre Les Métamorphoses ! Amaury du Closel en fait et l'épicentre du drame, et l'âme sensible, et la colonne vertébrale des tensions : une direction vigilante et éclairante, toujours à l'écoute des solistes mais surtout réceptif et fin traducteur d'une partition redoutablement exigeante en ce qu'elle ne pardonne aucune faiblesse.

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