Malgré une programmation qui fait cette année encore la part belle à ses œuvres (et verra notamment le retour tant attendu de sa Symphonie « des Mille »), le goût du public parisien pour Gustav Mahler ne se dément pas ; à preuve l'accueil tout entier de liesse et de gratitude qu'il réservait vendredi soir à Mikko Franck et à l'Orchestre Philharmonique de Radio France, à l'issue d'une « Tragique » intrépide, décomplexée sur la forme et vigoureusement tenue.

Mikko Franck © Christophe Abramowitz / Radio France
Mikko Franck
© Christophe Abramowitz / Radio France

Quelle épreuve redoutable que cette sixième symphonie ! Que près d’une centaine de musiciens ressortent indemnes de cette heure et demi de musique est déjà un fait d’armes en soi. Ce n’est pourtant pas une condition suffisante. Si l’on veut espérer que l’auditeur profite pleinement de la richesse de l’œuvre, il faut par surcroît que le chef accomplisse infatigablement des tours de force pour ramener à un degré d’intelligibilité admissible cette saturation permanente de l'harmonie et des timbres. Pour ce faire, les méthodes et les approches sont aussi nombreuses que parfois opposées.

Un début de réponse nous parvient dès les premières minutes de l’« Allegro energico », alors que sont rapidement écartés les cris expressionnistes, les atmosphères vaporeuses. Ici, c’est une conception contrapuntique, passant par des plans mélodiques et rythmiques bien différenciés, qui est privilégiée. Rebelote dans un scherzo à la pulsation imperturbable. Mikko Franck n’essaye pas de s’émanciper du texte, au sens où il construirait sur la base de la partition de Mahler un sens et un discours nouveaux. Là où certains chefs prennent appui sur ce mouvement tout en contraste pour s’improviser peintre paysagiste ou sculpter des états d’âme, le chef finlandais se contente de le domestiquer, de lui offrir une belle toilette, ne cherchant pas à lui faire dire davantage que ce qui est écrit. De manière plus générale, l’articulation semble être le maître mot de cette lecture. Derrière la ligne de chant principale, les décompositions rythmiques sont rigoureusement exactes ; au sein des traits, les notes sont soigneusement détachées.

Mikko Franck opte dans l’« Andante » pour une surprenante fluidité (au regard de ce qui précède), ce qui lui permet de ne pas se perdre dans l'immense crescendo expressif. Il semble ne jamais plaquer de dynamique subjective sur le matériau mais au contraire la déduire directement de celui-ci. Aussi, rien dans ce mouvement ne sonnera arbitraire ; tout semble avoir un sens, une raison d’être musicale.

Dans les premières mesures du finale, prises à un tempo précautionneux, le chef donne l’impression d’ouvrir la boîte de Pandore. Explosion du contraste : des décibels en trombe nous parviennent, entrecoupés d’épisodes beaucoup plus voilés mais toujours dans une clarté exemplaire. Nul besoin de chercher dans l'emphase ou dans le flou artistique un cache-misère : ici la pudeur n’est pas présente, aucun détail n’est minimisé et le risque est pris là où il doit l’être. Mikko Franck, fidèle à sa quiétude habituelle, se contente de tenir fermement la barre de son navire, sans chercher à se faire chantre ou démiurge. Parfois, il quitte son siège, se rapproche de ses musiciens pour les encourager, les hélant à distance comme des matelots. Là encore, comme l’an passé avec Welser-Möst, d’une écoute aveuglément empathique on passe à une écoute active : on retrouve une capacité d’admiration objective. On écoute avant tout des musiciens à l’œuvre. Cette économie sévère du sentiment n’est pas toujours à l’abri, il est vrai, d’une certaine sécheresse de ton. Car s’il est une seule chose qui puisse faire défaut, c'est la continuité de la respiration, une manière de fondre les tempos dans une grande coulée organique, construisant patiemment ses climax ; on peut regretter de ne pas sentir, par moment, un abandon plus proche de la vie.

Côté réalisation, on n’attend bien évidemment pas d’un concert régulier du Philharmonique de Radio France le niveau de préparation d’un orchestre en tournée (on pense, outre Welser-Möst venu avec l'Orchestre de Cleveland, à la Symphonie n° 6 de Rattle et son LSO il y a deux ans). Mais il faut tout du moins reconnaître à leur exécution une énergie et une bravoure extrêmes : les musiciens du « Philhar’ » ont su garder une belle tension d'un bout à l'autre de l’œuvre.

En définitive, voici une « Tragique » qui se caractérisait essentiellement par son honnêteté foncière. Plus proche en son esprit d’une conception artisanale que de la sophistication d’un Daniel Harding ou de la sensualité de Rattle ou Nézet-Séguin, elle trouvait cependant ses limites en ses qualités mêmes. Inattaquable quant à la lettre du texte, émouvante par la ferveur de ses musiciens, la vision de Franck n’avait peut-être pas tout le charme qu’aurait autorisé une approche davantage psychologique.

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