C’est peu dire que cette soirée était attendue des mélomanes parisiens. Bien que la Philharmonie de Paris n’ait annulé presque aucun concert depuis le début du mouvement social, le public aurait été bien déçu de ne pouvoir assister à ce concert, autour de la gigantesque Symphonie n° 3 de Gustav Mahler dirigée par Esa-Pekka Salonen. Et pour cause, quel concert !

Esa-Pekka Salonen © Minna Hatinen / Finnish National Opera and Ballet
Esa-Pekka Salonen
© Minna Hatinen / Finnish National Opera and Ballet

Composée en 1895, la Symphonie n° 3 est une des plus longues du répertoire, d’où le fait qu’elle occupe à elle seule un concert. Ode à la nature, elle est un modèle démesuré d’« organisation du désorganisé » selon les mots du philosophe et musicologue Theodor Adorno. Salonen fait sentir dès le début la dimension impressionnante de l’ouvrage, dans une introduction martiale et énergique exposée aux cors. Tout du long de cet immense premier mouvement « Puissant et décidé » selon les mots du compositeur, le chef finlandais imprime sa marque : il éblouit par sa manière de laisser les différents thèmes s’installer, s’interposer et se répondre en toute liberté, par un extraordinaire sens du mystère dans des silences qu’il prend le temps de laisser couler ; tout ceci sans jamais perdre le fil du mouvement, restant constamment fidèle à la partition.

Les musiciens le suivent avec une confiance aveugle. L’Orchestre de Paris claque, depuis des cuivres impeccables jusqu’aux cordes très engagées, en particulier les graves – le pupitre de violoncelles est mené avec fougue par Emmanuel Gaugué. Quelle agréable surprise d’entendre aussi longtemps le trombone de Guillaume Cottet-Dumoulin, dans un vaste solo noir mais à la sonorité large et envoûtante. Extrêmement réactif aux moindres demandes du chef, l’orchestre passe en un instant d’une acide rugosité à une exquise douceur de timbres. 

Les deux mouvements centraux, qui font office de menuet et scherzo, sont tout aussi réussis. Ils sont pris dans un tempo relativement retenu, leur conférant une délicatesse et une pudeur adéquates. Mais dans ces mouvements, plus que le chef dont l’anticipation et la netteté gestique sont toujours aussi hallucinantes, on perçoit ici le niveau d’excellence atteint par les différents musiciens de l’Orchestre de Paris. Sans pouvoir tous les citer, il convient de saluer l’exceptionnel solo de cor de postillon depuis les coulisses, lancé par la trompette de Céleste Guérin, d’une sonorité enveloppante et d’une suave mélancolie. On touche ici des sommets de beauté et d’émotion. 

Il faut aussi souligner dans les mouvements centraux qu’au-delà de l’exceptionnelle performance des musiciens, on est surpris d’entendre une interprétation très imagée, où chaque thème est magnifiquement caractérisé et exploité, laissant l’imagination du spectateur se perdre sur les bords du lac de Steinbach-am-Attersee en Autriche, là où Mahler a composé cette symphonie. « Inutile de regarder le paysage, il est tout entier dans ma symphonie » disait d’ailleurs le compositeur au chef d’orchestre Bruno Walter venu lui rendre visite. Salonen et l’Orchestre de Paris restituent à merveille cette facette métaphorique de la symphonie.

Avant d’entendre un dernier mouvement d’anthologie, on sera légèrement déçu par l’entrée en scène dans les quatrième et cinquième mouvements de la mezzo-soprano Marianne Crebassa et des deux chœurs de l’Orchestre de Paris, un chœur de femmes et d’enfants. La soliste, au timbre pourtant chaud, déçoit par une certaine neutralité d’expression. Les chœurs, quoiqu’articulant parfaitement les paroles du recueil populaire Des Knaben Wunderhorn, manquent globalement d’énergie et de présence. Les fameux « bim bam » paraissent par exemple singulièrement désincarnés. Toutefois, le violon tzigane du lumineux Roland Daugareil et les larmoiements presque comiques tant ils paraissent caricaturaux du hautboïste Alexandre Gattet font oublier ces menues réserves. 

Mais on oublie surtout instantanément ces petits moments de flottement à l’écoute du déchirant dernier mouvement – « Lent. Calme. Profondément senti ». Ô combien Salonen et l’Orchestre de Paris incarnent ces indications du compositeur ! Le chef mène à son terme chaque souffle, étire chaque tension jusqu’à des climax musicaux qui donnent des frissons. Chaque explosion se fait plus intense que la précédente, et Salonen transcende un orchestre qui le suit toujours comme un seul homme : les cordes sonnent avec l’homogénéité d’un quatuor dans une puissance émotionnelle presque cosmique. 

Le public fait un triomphe aux artistes, et on repense alors au poème de Stefan Zweig : « Déjà la fièvre et le bruit, la foule explose (…) L’allégresse éclate ! Toutes les lumières s’embrasent – Nous sommes sur le rivage où s’échouent les rêves »

*****