Après Piano à Lyon et l’Auditorium, c’est au tour d’une autre grande institution musicale lyonnaise, l’Opéra, de faire sa rentrée, avec une fois n’est pas coutume un cycle de concerts symphoniques en prélude à la saison lyrique qui démarrera en octobre avec L’Heure espagnole de Ravel. Pour le moment il est plutôt question de musique germanique, avec un court programme – environ une heure – qui voit notamment triompher Stéphane Degout devant une audience malheureusement clairsemée.

Stéphane Degout © Jean-Baptiste Millot
Stéphane Degout
© Jean-Baptiste Millot

Après avoir animé l’ultime concert de l’Orchestre de Paris avant le confinement le 5 mars dernier à la Philharmonie, voici le baryton français face à une formation de chambre pour interpréter ces Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler dans un arrangement de Schönberg. La comparaison est intéressante puisque ces quatre chants sont teintés d’une lumière bien particulière dans cette version en format réduit. Sur un plateau aux allures minimalistes, ces lieder apparaissent plus sombres et tourmentés car plus intimistes : les effets, sonores notamment, propres aux grands orchestres mahlériens, disparaissent subitement. Mais ce n’est pas pour déplaire : la solitude et la douleur du protagoniste en sont d’autant plus émouvantes, notamment dans le troisième chant – « J’ai un couteau à la lame brûlante / Un couteau dans ma poitrine / Hélas ! il s’enfonce si profond dans toute joie et plaisir ». Cette douleur est parfaitement retranscrite par l’orchestre, telle la flûte lancinante de Julien Baudiment, et ce malgré la tendance du chef Jamie Phillips à presser un peu trop souvent le pas.  

Degout se montre quant à lui d’une émouvante justesse expressive et musicale. Sa diction, claire et précise, permet de faire ressentir même aux non-germanophones combien le personnage erre et souffre, en appuyant sur telle ou telle syllabe ou en faisant ressortir un mot. Son jeu ne se montre cependant jamais larmoyant : le baryton aborde la partition avec une vraie humilité, ne cherchant pas à se mettre en avant. Côté vocalité, on ne peut qu’être admiratif devant la richesse de couleurs qu’il offre dans le grave, tandis qu'on note une légère tendance à forcer les aigus. Mais la projection de la voix est telle que ce petit défaut d’homogénéité est bien vite oublié.

La deuxième partie de concert laissera en revanche un souvenir moins impérissable. Jamie Phillips, qui remplace le directeur musical Daniele Rustioni absent en raison des mesures de quarantaine, procure une impression mitigée dans la version arrangée pour orchestre à cordes par Mahler du Quatuor « La Jeune Fille et la Mort » de Schubert. Après un premier mouvement poussif voire imprécis dans les attaques, la battue ample mais répétitive et peu variée de Phillips vient faire échoir toute la ferveur contenue dans cette musique. À l’instar des lieder de Mahler, le chef a aussi tendance à passer trop vite sur certains détails, faisant s'entremêler chants et contrechants sans distinction, ou choisit à l'inverse de faire ressortir des éléments inattendus qui viennent entacher la cohérence de l'ensemble. La distance physique séparant les musiciens n’aidant pas, les cordes de l’orchestre ont du mal à trouver un son réellement plein, hormis dans le « Presto ». On retrouve alors enfin un orchestre soudé dans la sorte de tarentelle sautillante et intense qui conclut l'ouvrage.

***11