Le festival international George Enescu à Bucarest est cette effervescence de musique donnant certains jours l’occasion aux mélomanes les plus téméraires de se livrer à une véritable boulimie : enchaîner trois voire quatre concerts en une seule journée, avec une pause d’à peine une heure entre chaque. Ainsi notre avidité de musique nous aura-t-elle mené en cette riche journée à un récital du pianiste Alexeï Volodin à l’Athénée Roumain, suivi d’un concert de l’orchestre Santa Cecilia de Rome dans la grande Sala Palatului avec Antonio Pappano et Béatrice Rana, avant de retourner à l’Athénée à 22h30 pour ce concert de la Philharmonie de Chambre de Saint-Pétersbourg dirigée par Juri Gilbo et l’illustre Misha Maisky au violoncelle. 

Mischa Maisky © Hideki Shiozawa
Mischa Maisky
© Hideki Shiozawa

Au programme les deux Intermezzi op.12 d’Enescu, le Nocturne pour violoncelle et piano op.19 n°4 de Tchaïkovky, Kol Nidrei de Bruch, la Symphonie n°4 « Italienne » de Mendelssohn, et les Variations sur un thème Rococo de Tchaïkovsky. Il y a foule malgré l’heure tardive, probablement moins pour la Philharmonie de Chambre de Saint-Pétersbourg que pour Misha Maisky lui-même. Les attentes sont grandes, très grandes, malheureusement trop grandes. La seconde partie notamment pâtit de trop nombreux écueils, de la part de l’orchestre mais encore davantage du violoncelliste.  

Les deux Intermezzi op.12 du jeune Enescu, presque inconnus en France, sont empreints d’une douce mélancolie, d’une haute expressivité se miroitant dans l’harmonie des longues strates des cordes. Il y a peu à dire de l’interprétation de l’orchestre, si ce n’est qu’ils s’appliquent à déployer de belles nuances sans que l’on ressente toutefois de feu intime que l’on imaginerait, c’est-à-dire qu’ils restent par trop extérieurs à l’œuvre. Il en sera globalement de même de la Symphonie n°4 de Mendelssohn jouée en seconde partie. Ils savent faire preuve de pétulance et de brillance dans l’Allegro Vivace, mais il manque malgré tout une saveur, un caractère. 

Misha Maisky entre d’abord sur scène pour le Nocturne de Tchaïkovsky enchaîné directement avec Kol Nidrei de Bruch. Cette dernière pièce, magnifique, écrite par Bruch pour la communauté juive de Liverpool en 1880, est constituée de deux mélodies hébraïques dont la première n’est autre que celle du Kol Nidre, prière juive ouvrant le service du soir du Yom Kippour. Le violoncelle de Misha Maisky s’ancre dans la profondeur des basses, solennelles et altières. Son élocution, son vibrato si maîtrisé ainsi que sa manière de bousculer légèrement la pulsation en début de phrase pour ne pouvoir que mieux la relâcher ensuite n’est pas sans évoquer le chant hypnotique du hazzan de la synagogue. Nous regretterons tout de même que les pizzicati de cet orchestre de chambre manquent de prégnance par rapport aux harpes de la version originale. La position de l’orchestre, quelque peu en arrière-plan, induit parfois un déséquilibre par rapport à la ferveur du violoncelle. Misha Maisky fait montre d’une précision d’archet phénoménale, tant dans la première partie que dans les Variations sur un thème Rococo de Tchaïkovsky de la seconde partie. Ses attaques sont parfaites, il semble également savoir modeler la dynamique du son à sa guise, lui imprimer les galbes des plus convaincants, et ne lésine guère dans cette tâche, comme le montrent les touches espiègles et facétieuses, géniales, dont il parcelle une partie des Variations. Il y a néanmoins de gros problèmes de justesse. On n’ose tout d’abord le croire, et s’ils sont moindres dans la première partie, ils florissent invariablement dans les Variations Rococo dans le registre aigu, de sorte que l’écoute en devient tendue, l’oreille craignant les prochains faux-pas. Est-ce de la fatigue (concert à une heure inhabituellement tardive, emploi du temps probablement très chargé), est-ce un manque d’application ? Peut-être les deux à la fois, mais quoiqu’il en soit cela surprend et déçoit de la part d’un tel violoncelliste.

Il nous fait grâce de deux bis. Dans le premier - la Sarabande en ré mineur de Bach - il développe un vibrato que certains qualifieront d’excessif, mais impressionne cependant par la qualité du son des basses. Encore davantage que dans le Kol Nidreï les basses gonflent, grésillent. Le second bis n’est autre que le Prélude de la Suite pour violoncelle n°1 de Bach, joué à une vitesse ahurissante qui le place totalement hors propos. Que lui prend-il soudainement, qu’a-t-il à négliger ainsi tout l’aspect mélodique ? Veut-il au plus vite en avoir terminé avec ce concert? C’est sur ces points d’interrogation que, sceptiques, nous quittons le bel Athénée Roumain.

 

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