C’est ici que tout a commencé pour Klaus Mäkelä. L’Orchestre symphonique de la Radio suédoise pourra toujours s’enorgueillir d’être la première phalange de niveau international à avoir fait confiance au jeune maestro, l’invitant à monter sur le podium en 2017, alors qu’il n’avait encore que 21 ans, puis lui confiant dans la foulée les fonctions de chef principal invité. On connaît la suite : la carrière de Mäkelä a décollé, invitations et nominations se sont succédées, mais le chef garde une relation privilégiée avec l’orchestre suédois où il reste fidèle à son poste.

Klaus Mäkelä au milieu des musiciens de l'Orchestre symphonique de la Radio suédoise
© Arne Hyckenberg

Ce soir, Mäkelä est de retour dans son jardin et cela se voit. L’adhésion des musiciens, l’accueil du public, les réactions du maestro rappellent d’ailleurs l’enthousiasme général de la soirée d’ouverture deux jours plus tôt, quand Esa-Pekka Salonen, autre enfant du pays (il fut directeur musical du même orchestre à 27 ans), était venu célébrer le retour des concerts publics à Berwaldhallen. Les similitudes s’arrêtent là. Certes, Mäkelä, comme Salonen, est capable de donner à sa battue une précision chirurgicale : à plusieurs reprises dans Dutilleux et Stravinsky, le chef passera d’un pupitre à l’autre en un éclair, sa baguette acérée ne laissant pas de place au doute malgré la haute complexité des partitions. Mais en réalité, aussi étonnant que cela puisse paraître, Mäkelä semble surtout chercher à diriger le moins possible ou, du moins, à délaisser le plus souvent le cadre ronronnant de la mesure.

Peter Mattei, Klaus Mäkelä et Emmanuel Laville (hautbois)
© Arne Hyckenberg

C’est particulièrement visible dans la seconde partie du concert. Il faut dire que la Cantate BWV 82 « Ich habe genug » se prête bien à ce genre d’expérimentation : son effectif léger et l’importance des parties solistes (baryton et hautbois) donnent à la célèbre œuvre de Bach un caractère plus chambriste qu’orchestral. Aussi Mäkelä fait-il confiance aux cordes pour entretenir le battement de la pulsation, et il n’impose pas un geste parasite qui viendrait inutilement discipliner la ligne du hautbois ou l’incarnation du chanteur ; sans baguette, le chef n’intervient essentiellement que pour influer sur les caractères, invitant les musiciens à davantage de tendresse ou les bousculant au contraire pour créer du contraste. En découle une cantate éloquente et d’une grande beauté : les archets homogènes tissent des textures chaleureuses et douces, le hautbois d’Emmanuel Laville insuffle à ses mélodies un phrasé sensible, et Peter Mattei donne au texte de Bach toute sa puissance dramatique, trouvant notamment pour le dernier air (« Ich freue mich auf meinen Tod ») des couleurs sombres tout à fait appropriées. Les quelques lourdeurs d’articulation ou approximations d’intonation du baryton passent ainsi au second plan.

Klaus Mäkelä dirige l'Orchestre symphonique de la Radio suédoise
© Arne Hyckenberg

Que Mäkelä ne batte pas la mesure dans Bach était une chose ; qu’il s’en éloigne dans Stravinsky en est une autre ! Entendons-nous : le maestro ne prend pas de risque inconsidéré, balisant tous les (nombreux) changements de tempo sans ambiguïté, gardant la main sur les rênes dans les passages rythmiquement dangereux. Mais dès qu’il en entrevoit la possibilité, Mäkelä baisse sa baguette, réduit sa battue, fait confiance à ses solistes, écoute et agit autrement, ici pour suggérer un phrasé plus large, là pour mimer des pizzicati hargneux. C’est parfois audacieux – il faut une bonne dose de confiance mutuelle pour jouer ainsi avec un orchestre – mais toujours réussi et captivant ! Ainsi la partition écoutée et réécoutée de Stravinsky trouve tout son souffle, ses flammes et son caractère spectaculaire, jusqu’à la conclusion triomphale qui éclate comme un feu d’artifices.

Miklós Perenyi et Klaus Mäkelä
© Arne Hyckenberg

L’Oiseau de feu fait oublier une première partie moins exaltante : Mäkelä a paru moins à son aise avec le solide Chœur de la Radio suédoise dans la Cantate BWV 150, omettant de préciser des consonnes, restant flou sur certaines entrées… et oubliant même de faire saluer les solistes. Quant à Tout un monde lointain, l’œuvre de Dutilleux n’a pas délivré toute sa poésie. Visiblement tendu par l'enjeu, plongé dans sa partition, battant la mesure de son pied sans un regard pour Mäkelä, Miklós Perényi a peiné face aux exigences de l’ouvrage, malgré de belles inspirations dans les pages lentes : les lignes vibrantes de Regard ont ainsi parfaitement figuré les tremblements de l’âme évoqués dans Le Poison, poème de Baudelaire à l’origine du mouvement. À la baguette, Mäkelä ne tremble pas, garde son sang-froid et entoure le vénérable violoncelliste de toutes les couleurs de l’orchestre symphonique (excellent pupitre de percussions), rassurant ses troupes de sa battue claire… couvant L’Oiseau de feu sous la cendre.


Le concert a été diffusé en streaming et en direct. Vous pouvez le revoir jusqu'au 10 décembre 2021 via ce lien.

Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Baltic Sea Festival.

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