Une femme pour les gouverner toutes, et dans une vidéo les relier : violon solo de l’Orchestre symphonique de la Radio suédoise, Malin Broman avait réalisé une des prouesses les plus épatantes du premier confinement, enregistrant le vertigineux finale de l’Octuor de Felix Mendelssohn en solitaire, assumant aussi bien la partie de premier violon que celle de second violoncelle (!), le tout étant ensuite monté par les talentueuses équipes de Berwaldhallen. Pour fêter ses retrouvailles avec le public à l’occasion du Baltic Sea Festival, la Sveriges Radio a logiquement décidé de rendre hommage à sa talentueuse violoniste en lui offrant de réitérer l’expérience… avec, cette fois-ci, la complicité de ses partenaires de jeu habituels au sein de l’orchestre.

Malin Broman
© Arne Hyckenberg

En soliste ou à huit musiciens, la partition reste la même : une œuvre exigeante pour ses interprètes, écrite par un compositeur encore adolescent mais déjà en pleine maîtrise de son art, qui révolutionne le genre balbutiant et discret du « double quatuor » pour imposer un ensemble à huit voix distinctes et homogènes. C’est donc un véritable défi pour quiconque souhaite s’y atteler : il faut chercher le point d’équilibre toujours changeant entre la matière fondamentalement chambriste, l’ampleur orchestrale de l’effectif et l’esprit concertant souvent sous-jacent (la partie de premier violon étant nettement plus virtuose que les autres). L’œuvre est d’ailleurs souvent interprétée par des ensembles de solistes de haut vol, qui profitent de l’écriture foisonnante pour chercher à se distinguer individuellement.

Ce ne sera pas la démarche des interprètes du soir, y compris du côté de Malin Broman : parfaite maîtresse du jeu collectif, la violoniste se tourne vers ses partenaires, s’appuie sur eux dans les unissons, reste en retrait dans les contrechants, ne force jamais son jeu pour régner au-dessus de la mêlée – dans ce cas, son timbre rayonnant suffit. Ses collègues lui rendent bien l’attention qu’elle leur porte. La qualité des pupitres de cordes de la Radio suédoise était déjà frappante la veille lors du concert d’ouverture du festival ; ce soir, les sept musiciens confirment qu’il y a ici une culture de l’écoute, une discipline dans la définition des articulations, un sens de la justesse harmonique et de la pulsation commune bien plus développés que la moyenne. Ajoutez par-dessus le marché une belle façon d’alléger le discours (tempos vifs, phrasé fluide), une ligne de basse aussi solide qu’inspirée (Rick Stotjin à la contrebasse, quel artiste !), une joie de jouer contagieuse, et vous obtenez une version de concert qui fera date.

Malin Broman et ses partenaires de l'Orchestre symphonique de la Radio suédoise
© Arne Hyckenberg

La première partie de la soirée rendait hommage au don d’ubiquité de Malin Broman d’une autre façon : complice de longue date de la violoniste, la compositrice Britta Byström a concocté à sa demande une pièce à la mesure de ses multiples capacités, afin que Broman puisse « jouer avec elle-même » pendant la pandémie. De cette idée de pièce « à soi », Byström a élaboré un bref octuor qui s’appuie efficacement sur l’œuvre de Virginia Woolf, Une chambre à soi. L'œuvre, écrite dans la lignée de Steve Reich (formules répétées, lien direct avec le texte parlé), a fait l’objet d’une réalisation vidéo (signée Andrew Staples) encore plus travaillée que l'Octuor mendelssohnien du printemps 2020. Diffusée sur écran géant, la création ne manque pas d’intérêt mais était-ce vraiment approprié de présenter une simple vidéo, sans le moindre interprète sur scène, au sein d’un événement célébrant la renaissance du spectacle vivant après de longs mois de streaming ? La compositrice n'a pas semblé réaliser qu'il aurait tout à fait été possible d'en faire une vraie version de concert, mêlant interprétation live et parties pré-enregistrées, à la manière d'un Dialogue de l’ombre doubleversion octuple ! Dommage.

Ink-wash on paper, de Britta Byström
© Arne Hyckenberg

En ouverture du concert, une autre œuvre de Byström était créée, Ink-wash on paper, pour un octuor aux timbres plus variés (sollicitant clarinette, basson, cor et piano, mais aussi célesta et flûtes à coulisse). Sur des peintures glaciales de Gunnel Wåhlstrand projetées en fond de scène, la compositrice donne à ses pages sonores des couleurs et des textures d’une grande beauté (Looking At Paintings) mais bascule aussi parfois dans des clichés sonores peu subtils (bruit des mouettes dans Shallow Waters). Si ces nouveaux Tableaux d’une exposition sont savamment construits chacun dans leur cadre, il leur manque cependant une progression formelle plus globale, ce qui produit inévitablement un effet de lassitude au bout des sept pièces que comporte la visite musicale. Mais l'exposition permanente de l'octuor mendelssohnien viendra bien vite balayer ces quelques réserves…


Le concert a été diffusé en streaming et en direct. Vous pouvez le revoir jusqu'au 9 décembre 2021 via ce lien.

Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Baltic Sea Festival.

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