Un coup d’œil sur le programme nous en dit déjà long : jouer la Sonate n° 7 de Prokofiev à côté de la Sonate n° 2 de Rachmaninov est déjà osé, mais quand s’ajoutent à cela le redoutable Islamey de Balakirev, laToccata de Prokofiev ou encore l’étude Mazeppa de Liszt, il y a le risque de faire une indigestion de notes. Face à un tel festin, florilège de sommets musicaux et de morceaux de bravoure, tous plus exigeants les uns que les autres et réputés pour leur haute voltige, deux scénarios sont possibles : soit le pianiste saura user de la virtuosité comme moyen d’expressivité, soit il en usera comme une fin. Dans le premier cas, les difficultés seront escamotées, la maîtrise technique les fera disparaître aux oreilles de l’auditeur ; dans le second, l’interprète cherchera au contraire à montrer à quel point l’œuvre qu’il joue requiert une technique exceptionnelle. Effacement de l’ego au profit de la substance de l’œuvre contre apothéose de la performance.

Alexander Malofeev © Emil Matveev
Alexander Malofeev
© Emil Matveev

Jeune pianiste russe d’à peine dix-sept ans à la carrière bien entamée, remarqué lors de sa victoire au Concours international Tchaïkovski pour jeunes musiciens en 2014 et porté depuis par Gergiev et Matsuev, Alexander Malofeev se révèle un de ces pianistes pour qui la virtuosité est une fin : c’est dans un champ de bataille qu’il nous emmène, luttant avec acharnement et courage pour triompher des difficultés les plus effrayantes. Retour sur un concert éprouvant.

En arrivant sur scène, tout musicien est confronté – et c’est là pour lui un défi majeur – à une acoustique nouvelle à laquelle il doit s’adapter, surtout quand on sait l’influence de la présence du public dans le rendu sonore. Il doit savoir écouter, comme écouterait n’importe quel auditeur du premier au dernier rang, et jouer en conséquence. Or le pianiste prend d’emblée un risque majeur : plutôt que de jouer un morceau lent pour se familiariser avec le piano et la salle, il commence par l’œuvre considérée comme la plus exigeante jusqu’à « Scarbo », Islamey de Balakirev. Coupé des auditeurs, Malofeev reste comme dans sa bulle, crispé, avec un son dur qui fait souffrir les premiers rangs. Mazeppa, après l’entracte, fera le même effet : les notes sont là mais le jeu manque de propreté. De nombreux traits virtuoses sont expédiés sans soin.

En jouant vite et fort, le pianiste donne l’impression de revêtir un bouclier contre une sensibilité qui serait plus élaborée, en même temps qu’il cherche à mettre en exergue la bravoure de l’exécution. Son attitude même traduit son désir de briller, dans la veine des images d’Épinal du pianiste virtuose : ne pas ménager de pause avant de commencer à jouer, se lever triomphalement avant même d’avoir fini de faire résonner le dernier accord. Des effets qui ne suscitent pas l’enthousiasme des auditeurs exigeants de la Fondation Louis Vuitton.

Alexander Malofeev © Liudmila Malofeeva
Alexander Malofeev
© Liudmila Malofeeva

De belles surprises viennent cependant jalonner le concert, lorsque Malofeev prend délibérément un parti autre que celui de la virtuosité débridée. C’est le cas de « La Danse de la fée Dragée » issue de la suite de concert du ballet Casse-Noisette de Tchaïkovski, arrangée par Mikhail Pletnev, avec ses notes égrenées de la même finesse que les pas de la fée, et un suspens tenu d’un bout à l’autre. Dans la marche qui précède, les fusées véloces viennent contraster merveilleusement avec la rigidité voulue du thème militaire. Le plus beau moment du concert est sans doute le deuxième mouvement de la sonate de Rachmaninov. Le pianiste fait entendre des contrechants dans le médium en les soulignant avec une grande douceur et en établissant un équilibre sonore qui le montre capable d’aller chercher une grande finesse dans le toucher. La sonate de Prokofiev, bien qu’elle convainque dans sa globalité plus que le reste du programme, souffre toujours de ce même défaut qui consiste à étaler les difficultés pour briller, en mettant au second plan la recherche de profondeur et de cohérence du discours.

À l’issue du concert, on se dit que Malofeev a des qualités indéniables mais qu’il est pour l’instant victime de l’étiquette d’enfant prodige et virtuose qu’on lui colle et qui fait son succès. Espérons qu’il saura bientôt en sortir, et qu’en gagnant en expérience il pourra exprimer mieux sa sensibilité, qui pour l’instant est comme cachée et ne se manifeste qu’à de trop rares moments. Affaire à suivre...

**111