Le concert de cet après-midi aux Rencontres musicales d'Évian est déjà extraordinaire avant d’avoir commencé. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut écouter et voir Mantra, œuvre pour deux pianos de Stockhausen qui est au XXe siècle ce que les Variations Diabelli de Beethoven sont au siècle précédent : une partition monstrueuse qui s’aborde avec ce mélange d’admiration, de respect et d’appréhension qui fait les chefs-d’œuvre. Monstrueuse ? L’adjectif n’est pas excessif : pendant l’heure et quart que dure cette pièce à la croisée du thème et variations classique et de la transe mystique, les deux pianistes s’aventurent bien au-delà d’un « simple » quatre mains, jouant également de petites cymbales antiques, de wood-blocks, entonnant des incantations et manipulant des tablettes pour transformer le son en temps réel – et ce en plus des services d’un réalisateur en informatique musicale !

Jean-François Heisser et Jean-Frédéric Neuburger
© Matthieu Joffres

Ce soir, ce sont Jean-François Heisser et son ancien élève Jean-Frédéric Neuburger qui jouent les apprentis sorciers face à face sur scène, tandis que Serge Lemouton est à la console au centre de La Grange au Lac. Après avoir intelligemment proposé une présentation synthétique de l’œuvre à un public clairsemé, le duo entame son ballet de timbres, souvent sérieux, parfois fébrile (quand la tablette de Neuburger refuse de répondre pendant quelques secondes), ponctuellement plein d’humour (quand le duel se fige en un savoureux dialogue de sourds), toujours concentré. Les deux musiciens ont chacun leur style – Heisser dans la puissance impassible, Neuburger dans le jeu habité – mais ils partagent la même vision de l’œuvre et le même ADN pianistique. Leurs touchers montreront notamment une gémellité bluffante au sommet de l’œuvre, quand les boucles de Stockhausen se fondent en une spirale d’arpèges qui semblent tournoyer sans fin, à la façon d’un escalier de Penrose.

Jean-Frédéric Neuburger
© Matthieu Joffres

On se trouve alors au beau milieu d’une transe qui s’est un peu fait attendre : pendant les premières variations, Heisser et Neuburger ont paru plus appliqués et calculateurs qu’acteurs. Cela se conçoit, au vu de l’extraordinaire difficulté technique de l’ouvrage (surmontée avec panache ce soir), mais l’œuvre exigeante supporte mal un déficit d’incarnation, l’enjeu majeur pour les artistes étant de maintenir le fil tendu même lorsqu’il s’étire jusqu’à devenir invisible aux yeux du public. C’est paradoxalement au moment où l’on frôle la rupture, Neuburger manquant de perdre sa baguette, que l’interprétation entre dans une autre dimension : l’orage qui s’abat sur Évian s’invite alors dans la danse, semblant électriser spectateurs et artistes. Le grondement du tonnerre, le roulement de la pluie sur le toit de la Grange se mêlent alors aux éclats rauques des pianos électroniquement déformés, Heisser et Neuburger rivalisent de force et d’esprit dans un bras de fer monumental que personne ne remportera si ce n’est Stockhausen. Les treize notes de la formule initiale de Mantra font un ultime retour sans le filtre des variations successives mais, à vrai dire, on serait bien reparti pour quelques boucles supplémentaires.

Jean-François Heisser
© Matthieu Joffres

Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Rencontres musicales d'Évian.

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