Belle soirée d’automne que nous proposait ce samedi le Grand Théâtre de Genève pour un récital haut en couleur porté par l’incandescente Marie-Nicole Lemieux et l’extraordinaire pianiste britannique Roger Vignoles : Schumann, Schubert, Beethoven, Wolf en première partie côtoyaient les Chausson, Fauré, Charpentier, Debussy, Duparc dans la deuxième, aux côtés de trois raretés de Marie-Joseph-Alexandre Déodat de Séverac et Fanny Mendelssohn-Hensel. De vibrato en fulgurance, la voix de la contralto canadienne se fit opératique, l’implication musicale totale, l’inspiration tripale, mais la demi-teinte plus rare. 

Marie-Nicolas Lemieux © Geneviève Lesieur
Marie-Nicolas Lemieux
© Geneviève Lesieur

Si la très belle évocation de l' « Albatros » de Baudelaire, sur les notes de Chausson, suffit à caractériser l’art de la cantatrice, fait d’un timbre splendide, d’un ambitus vocal infini et d’une générosité que l’on sent à fleur de peau, il révèle un écueil qui caractérisera l’ensemble du récital : Marie-Nicole Lemieux possède indéniablement des moyens somptueux, mais on ne trouve peut-être pas la juste adéquation entre la subtilité nécessaire au Lied et des capacités vocales plus utiles à la scène. N'aurait-on pu mettre plus d’amorti dans la projection des aigus, de son filés, de voix de tête, en un mot : d’estompe ?

Loin de démériter son texte allemand est ciselé, et bizarrement plus adéquat que son français. Son « Kennst du das Land ? »  de Schumann rassemble lui aussi toutes les qualités et les défauts du récital : le timbre est d’or, les graves abyssaux, les aigus d’une insolente vigueur, à la limite de la saturation, la caractérisation du texte à la limite de la parodie, et chaque Lied est terminé par un sourire aux lèvres qui témoigne d'une gourmandise non feinte. Mais on se sent pris dans une opulence et un premier degré déplacés ici. On aimerait que cela nous parle au creux de l’oreille, pour mieux toucher l’âme meurtrie des poètes. On se pare au contraire d’un romantisme extraverti Berliozien. Qu'elle doit être magistrale en chantant « Sur les lagunes » ! 

Radieuse, vaillante, quasiment Wagnérienne, Marie-Nicole Lemieux est relayée par un Roger Vignoles qui l’accompagne merveilleusement et offre un soutien subtile à la vocalité pléthorique de sa collègue. Sa « Marguerite au rouet » a été à ce titre un délice pianistique, cultivant ce mantra infini d’une douce lumière inquiétante. Le « Kennst du das Land ? » d’Hugo Wolf offre un remarquable écrin musical à la voix, soyeuse et aux couleurs théâtrales, tout comme l’indéniable réussite des  « Hiboux » sombres à souhait et un « Hymne » de Fauré radieux.

Son « Jet d’eau » projette des aigus trop palpables pour ne pas mettre en péril l’émotion élégiaque debussyste, clouant au sol la poésie impressionniste de Baudelaire. « La vie antérieure » de Duparc conclut avec panache ce récital qui, en définitive, dévoila bien de trésors miroitants de la part du piano de Roger Vignoles et quelques inadaptations vocales d’une cantatrice envahie par un organe somptueux quelque peu débordant. 

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