Cristiana Morganti a été danseuse au sein du Tanztheater de Wuppertal pendant plus de vingt ans et a quitté la compagnie il y a cinq ans maintenant. La conférence dansée qu’elle propose dans Moving with Pina est donc un mélange de souvenirs personnels avec Pina Bausch, de phrases dansées décortiquées extraites des spectacles, et de monologues théâtraux pleins d’humour et de sensibilité. Ayant participé à plus de dix créations de la célèbre chorégraphe, elle a réussi à sélectionner des thèmes et spectacles précis afin d’expliquer en profondeur la construction des spectacles de Pina et plus précisément de ses solos en une heure et quart. Son spectacle est extrêmement bien construit. On aurait pu rester là à l’écouter et la voir danser encore plusieurs heures tant elle est captivante !

Cristiana Morganti © Antonella Carrara
Cristiana Morganti
© Antonella Carrara

Cristiana Morganti entre sur scène, cheveux détachées et vêtue d’une longue robe rouge de soirée, exactement comme dans un spectacle de Pina Bausch. Après un court solo rythmé, elle déplore essoufflée que cette robe soit si serrée... ou que ce soit peut-être elle qui soit trop large. La danseuse est à la fois naturelle, spontanée et très professionnelle. Elle débute par des anecdotes concernant les corrections de Pina Bausch qui duraient toujours plus longtemps que les spectacles eux-mêmes et insiste sur la perfection et la précision des remarques de la chorégraphe. Cristiana Morganti fait revivre Pina Bausch avec fidélité, respect et réalisme. La danseuse se livre à des récits théâtraux remarquables : on croirait assister à ses dialogues passés avec Pina Bausch qui l’appelait affectueusement Cristianchen (qu’elle traduit en français par Cristianette).

Avant de se mettre à danser de manière plus régulière et intense, la danseuse italienne se change devant nous afin de revêtir une tenue plus sportive, tout en noir. Elle ne manque pas de commenter son changement de costume, avec amusement, et avoue franchement : « au début du spectacle je ne mettais pas de soutien-gorge, mais maintenant c’est comme ça ». Toutes les transitions du spectacle sont dans cet esprit spontané et amusant. Elle ne manque pas non plus de boire dans une gourde « écologique, donnée par le Théâtre de la Ville ». Cristiana Morganti a bel et bien un talent théâtral et humoristique exceptionnel. Au-delà d’un magnifique hommage à Pina Bausch, elle parvient à créer une grande complicité avec le public grâce à sa personnalité franche, passionnée et douée. Elle illustre avec énergie et générosité les mouvements dont elle parle : elle interprète ainsi comment écrire son prénom avec son corps, comment réaliser des marches au même rythme avec des qualités différentes… Jonglant entre les mots et les gestes avec aisance.

La scénographie du spectacle est très épurée : une chaise, des chaussures à talon, un cahier et des lunettes sont posées côté jardin à l’avant-scène et c’est tout. La danseuse utilise cependant tout l’espace, en dansant ou en parlant, toujours dans un français impeccable avec un léger accent italien. Elle utilise le cahier et les lunettes pour lire notamment les questions que Pina posaient lorsqu’elle créait des solos. La danseuse cite les questions ou sujets : « Que peut-il se cacher derrière un sourire ? » ; « le dimanche à Wuppertal », puis nous montre ce qu’elle avait alors proposé, nous permettant de comprendre totalement le processus de création et d’applaudir ses performances remarquables et inventives.

La danseuse a également sélectionné plusieurs spectacles qui l’ont marquée et en a dansé des extraits. Elle a par exemple été très touchée par le Sacre du Printemps qu’elle a dansé pendant vingt ans entre 1993 et 2013 et nous explique comment les mouvements créaient la dramaturgie émotionnelle. Son récit et sa danse sont très forts. Et nous ne pouvons que saluer la performance de danser seule des passages en principe dansés par groupe de seize danseuses ! Cristiana Morganti met ensuite en lumière Kontakthof, un ballet uniquement construit à partir de gestes du quotidien avant d’interpréter avec malice la file dansante préférée de Pina Bausch, celle de Walzer. Afin de mettre en situation ces deux dernières chorégraphies, elle demande à deux reprises à un homme du public de la rejoindre sur scène. Les volontaires enthousiastes ne manquent pas et permettent de contextualiser les chorégraphies qui, comme bien souvent chez Pina Bausch, étaient construites en opposition, les femmes face aux hommes.

À la fin du spectacle, Cristiana Morganti revêt à nouveau la robe rouge et danse une dernière fois la file dansante de Walzer en musique. L’artiste est ovationnée, à juste titre : ce n'est pas seulement un hommage exceptionnel à Pina Bausch que nous offre la danseuse italienne ; c'est un vrai spectacle théâtral, où chorégraphies et textes sont interprétés avec passion, justesse et sensibilité.

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