Lire ces trois noms ensemble dans le programme de Bozar présageait du meilleur : à la tête de la Staatskapelle de Dresde, phalange spécialiste de la musique mozartienne, Philippe Herreweghe choisit comme nombre de ses prédécesseurs (Toscanini, Rattle, Harnoncourt ou plus récemment Savall) de joindre non pas au disque mais à la scène les trois ultimes symphonies du maître de Salzbourg. Si le format peut ressembler à un marathon pour les musiciens comme pour le public, l'intérêt de présenter ces trois œuvres, toutes écrites en moins de deux mois durant l'été 1788, n'est pas dénué d'intérêt historique et dramatique.

Philippe Herreweghe © Michiel Hendryckx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendryckx

En faisant le choix de placer les seconds violons en face des premiers et de jouer la seconde version avec clarinettes de la Symphonie n° 39, Herreweghe prend le parti d'un orchestre plus coloré et plus théâtralisé. D'entrée, on sent les musiciens impliqués, passionnés, dynamiques et l'introduction « Adagio » du premier mouvement se déroule avec ampleur et brillance. On reconnaît le travail du chef avec des tempos assez allants sans toutefois être agités. Allié à ceci, un travail de la phrase absolument fascinant : toutes les attaques, qu'elles soient piano ou forte, sont parfaitement maîtrisées, tout comme chaque fin de phrase, donnée comme un relais à la prochaine. La spatialisation rajoute du théâtre et de la nuance au deuxième mouvement avec un chef qui s'agite vigoureusement sur son podium. On peut simplement regretter, surtout dans les deux mouvements centraux, des cordes et en particulier des premiers violons un peu criards et trop présents face à une petite harmonie souvent bien effacée.

Heureusement, la fougue du dernier mouvement permet à la Staatskapelle de Dresde de briller à nouveau et d'exposer tout son savoir-faire. L'orchestre devient une fête : Herreweghe convoque des phrasés, des couleurs et des nuances fabuleuses. Même si les timbales sont un peu trop en retrait, il ressort de cette interprétation une agréable gouaille, avec une mention spéciale au flûtiste Andreas Kißling, particulièrement exalté et inspiré en cette belle soirée.

Lors du changement d'effectif, la chute d'un hautboïste et l'endommagement de son instrument poussent les organisateurs du concert à avancer la pause prévue avant la dernière symphonie. Heureusement, plus de peur que de mal : l'instrumentiste se porte bien et a réussi à réparer son hautbois. La soirée se poursuit donc avec la Symphonie n° 40, qui convoque davantage de drame et d'angoisse que la précédente. Les musiciens s'en trouvent d'autant plus galvanisés ; les qualités musicales et dramatiques sont encore plus éclatantes mais les défauts d'équilibre et des timbres sont eux aussi plus évidents. L'agitation, la gestion saisissante des contrastes et des dynamiques parviennent presque à nous faire oublier des cors effacés et des bois assez prosaïques. De manière générale, les impressions de la symphonie précédente trouvent ici confirmation : on sent que l'interprétation du chef belge est excessivement efficace dans les mouvements rapides (en particulier les finales) mais qu'elle s'essouffle et s'effrite légèrement dans les mouvements centraux. Le tempétueux « Allegro assai » conclusif nous éblouit par sa virtuosité et sa tension dramatique. Les musiciens s’ébattent allègrement dans cette vivacité exaltante, l'orchestre vrombit sans excès et le chef semble réinventer chaque phrasé sur le moment. Quelle ingéniosité !

La Symphonie n° 41 est encore l'occasion pour la phalange allemande de développer sa connaissance du style et de l'ornement mozartien. Le premier violon Matthias Wollong guide énergiquement son pupitre à travers les méandres des traits violonistiques, pour le plus grand plaisir du public et du chef qui semble exulter. Mais si l'on se plaît à écouter les violons tricoter, l'« Andante cantabile » vient nous rappeler les prouesses dramatiques dont est capable la Staatskapelle de Dresde. Les changements de climats sont tout à fait limpides et cohérents, et ce même lorsqu'il s'agit de nous faire légèrement danser dans le « Menuetto ». La fugue du finale ne pouvait pas nous décevoir lorsqu'on connaît la grande habileté du maestro dans cette forme. La conduite des phrases est impeccable, les fortissimo puissants et enivrants, chaque apparition du sujet est délicatement sculptée : c'est donc avec une splendide prouesse que les musiciens clôturent cette soirée.

****1