Les Bouffes de Bru Zane poursuivent leur redécouverte des opérettes en un acte, avec un nouveau tandem au Studio Marigny : voici Offenbach et Wachs, pour Lischen et Fritzchen et Un mari dans la serrure ! Frédéric Wachs (1824-1896), presque exact contemporain d’Offenbach, fut célèbre en son temps pour ses romances, ses chansons et de très nombreuses opérettes, toutes en un acte, jouées aux Folies-Bergère, aux Bouffes Parisiens ou encore à l’Eldorado. Fétis, le musicographe du XIXe siècle, ne cite pas dans la biographie du musicien ce mari dans la serrure, créé en 1876 à l’Eldorado. L’œuvre, pourtant, est amusante : elle met en scène un jeune homme (Bigorneau) se retrouvant malgré lui enfermé dans l’appartement d’une jeune fille (Thérézina). Les deux jeunes gens viennent chacun de connaître une rupture amoureuse et vont bien sûr tomber amoureux l’un de l’autre, mais pas avant que quiproquos et absurdités en tout genre ne soient venus complexifier et égayer une intrigue pour le moins farfelue.

Adriana Bignagni Lesca et Damien Bigourdan © Raphaël Arnaud
Adriana Bignagni Lesca et Damien Bigourdan
© Raphaël Arnaud

Thérézina, actrice répétant le rôle d’une meurtrière, est surprise par Bigorneau en train de poignarder allègrement un mannequin de paille : elle sera prise par le jeune homme pour une dangereuse criminelle, préfigurant presque la Josette du Père Noël est une ordure : Bigorneau, à qui Thérézina demande de descendre des sacs de charbon, est persuadé que lesdits sacs comportent les morceaux du cadavre de l’homme supposément assassiné par la jeune fille ! L’opérette est un peu bavarde mais rythmée ; elle comporte assez peu de musique mais les morceaux (souvent très courts), plutôt proches de l’esthétique offenbachienne, sont agréables, enjoués, et se déploient sur des paroles pour le moins cocasses, telles celles de la ronde de « La bande de Clamart » : « Ce n’est pas un métier facile / Que notre métier d’assassin ! / Souvent on se fait de la bile, / Et cela ne rapporte rien ! »

Si Un mari dans la serrure est une découverte absolue, Lischen et Fritzchen (1863) est bien connu des amateurs d’Offenbach, dont certains gardent peut-être en mémoire le délicieux spectacle proposé par Robert Fortune en 1988 dans le cadre de l’éphémère Festival Offenbach de Carpentras, et repris plus tard à Paris au Théâtre Mouffetard. Ces deux jeunes gens un peu ballots et à l’accent alsacien très prononcé se rencontrent par hasard et découvrent qu’ils sont frère et sœur jumeaux, pour le plus grand malheur de Fritzchen qui commençait à trouver la petite Lischen fort attirante… Heureusement, leur parenté sera finalement démentie et Lischen et Fritzchen pourront donc vivre des amours beaucoup plus calmes et plus morales que celles de leurs cousins d’outre-Rhin, Siegmund et Sieglinde !

Adriana Bignagni Lesca et Damien Bigourdan © Raphaël Arnaud
Adriana Bignagni Lesca et Damien Bigourdan
© Raphaël Arnaud

Le spectacle proposé par le metteur en scène Romain Gilbert joue la carte de l’absurde et du burlesque avec un joyeux sens du « too much ». Il est aidé en cela par une Adriana Bignagni Lesca à l’humour dévastateur et génialement distribuée à contre-emploi dans le rôle de la petite marchande de balais Lischen : la voix est ample, puissante (mais peut malgré tout habilement s’alléger pour les couplets des « P’tits balais » !) et possède des graves capiteux que l’interprète utilise à des fins comiques, notamment pour établir un contraste avec son partenaire. Lequel tient également très habilement sa partie : Damien Bigourdan, voix claire et projetée avec aisance, est également très à l’aise en scène et joue avec naturel et humour aussi bien l’étourdi et timoré Bigorneau que l’Alsacien amoureux.

Succès complet pour les artistes au rideau final, y compris pour le pianiste Jean-Marc Fontana, complice des chanteurs attentionné et plein d’humour. Dommage qu'ils n’aient pas accordé un bis au public qui, de toute évidence, attendait avec gourmandise la reprise de l’inénarrable duo : « Je suis alsacienne ! Je suis alsacien ! »

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