Depuis plusieurs dizaines d’années, il est un rituel incontournable à Monte-Carlo : célébrer le passage de l’hiver au printemps à travers une série de concerts. Organisés par le festival Printemps des Arts, ces spectacles sont donnés aux quatre coins de Monaco et dépassent même les frontières de la principauté pour s’étendre aux villes voisines (Menton, Nice, Beaulieu...). Entre tradition et modernité, le festival s’attache autant à faire revivre les chefs-d’œuvre notoires du répertoire classico-romantique – comme le montrent les concertos de Beethoven programmés cette année – qu’à faire découvrir des créations et pièces contemporaines peu performées. C’est ce dernier aspect, particulièrement intriguant, que nous avons décidé d’investir en assistant à la représentation d’Oktophonie de Karlheinz Stockhausen.

<i>Oktophonie</i> de Stockhausen au Lycée hôtelier de Monaco © JM. Emportes
Oktophonie de Stockhausen au Lycée hôtelier de Monaco
© JM. Emportes

C’est dans un lieu tout aussi étonnant que le programme proposé – la salle omnisport d’un lycée hôtelier – que se déroule le concert. Imaginez de confortables fauteuils blancs disposés en cercle, pas de scène mais huit groupes de haut-parleurs qui entourent le public, le tout sublimé par un jeu d’éclairage propice à l’introduction d’une intimité collective.

Oktophonie est une œuvre de musique électronique qui témoigne des expérimentations spatiales de Stockhausen. Initialement conçue comme deuxième acte de l’opéra Dienstag aus Licht, la pièce retrace une bataille aérienne mythique entre Michael et Lucifer. Elle ne nécessite aucun interprète sur scène, les réglages de la console de mixage et la projection sonore sont réalisées en régie par Augustin Muller.

20h30, les lumières se taisent. S’installe alors un envoûtant bourdon de basses synthétiques, plongeant la salle dans une atmosphère méditative. Concentrés, de nombreux membres de l’audience décident de faire abstraction de la technique et de s’adonner pleinement à l’écoute, en fermant les yeux. Cette ambiance paisible est cependant rapidement interrompue par des nuages de sons cristallins. Si dans un premier temps les sons se déplacent par rotations à vitesses variables, leur trajectoire évolue bientôt en des mouvements confus et multidirectionnels. Entre oscillations, impulsions sifflées, sons de la nature, rires et bruits de missiles qui s’abattent au sol, la densité et la diversité sonore atteignent promptement leur paroxysme. Pensées comme repères, les lumières, contrôlées par Joël Demazure, éclairent les délimitations des sections musicales en variant leur intensité.

Dans la partie suivante apparaissent les voix du compositeur, de son fils Simon et de la soprano Kathinka Pasveer. Traitées informatiquement, les parties vocales se mélangent aux sonorités bruitées pour former une fascinante texture complexe : les « r » roulés de la chanteuse sont isolés, accélérés, répétés en boucle et superposés aux instruments. Le chant est syllabique, haché et perpétuellement coupé par de multiples interventions sonores. Outre les mouvements de rotation, la partie centrale de la pièce est marquée par des chutes inexorables de glissandi vers le grave, auxquels s’opposent d'imposantes fusées qui décollent précipitamment vers les aigus. S’ajoutent aussi des spirales ensorcelantes de sons fortissimo, véritables métaphores d’un bombardement, allant jusqu’à faire trembler le sol. Ce formidable tumulte se conclut sur un climat nettement plus serein, reprenant le timbre du bourdon tournoyant initial.

Conquis, on quittera la salle avec la sensation d’avoir vécu une expérience qui, en alternant aléatoirement les moments de tensions excessivement denses et les passages contemplatifs, aura su nous faire oublier toute notion du temps.

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