Thirty years of breaking the rules, voici ce qu’indiquait crânement la brochure publiée pour le trentième anniversaire de l’Orchestra of the Age of Enlightenment. Gardons nous de tout jugement intempestif, cette sémantique savamment marketing s’est trouvée amplement confirmée ce dimanche 14 février lors d’un concert démontrant tant la maturité de cette formation que son extrême fraîcheur. Trente ans, un âge béni semble-t-il, célébrés en compagnie de Sir Roger Norrington lors d’un programme au sein duquel on pouvait identifier un fil conducteur propre à amadouer l’expatrié français : une symphonie parisienne de Haydn, le Concerto pour flûte et harpe de Mozart composé lors de son second séjour à Paris et une œuvre du Chevalier de Saint-Georges, le tout – n’en déplaise aux esprits patriotiques et chagrins – avant la seconde symphonie de Beethoven.

Sir Roger Norrington © Manfred Esser
Sir Roger Norrington
© Manfred Esser

L’élaboration d’un programme n’est pas chose aisée. Que l’on opte pour la focalisation monothématique ou le rapprochement entre des compositeurs différents, l’écueil fréquent est la juxtaposition manquant d’établir un cheminement dialectique. A cet égard, le choix de la Symphonie n° 83 de Haydn, faisant le pont entre le Sturm und Drang de la période classique et le débordement romantique postérieur par son emploi remarquable des tonalités mineures, s’est montré judicieux a posteriori. Ce qui frappe, de prime abord, c’est l’homogénéité de l’orchestre, que ce soit au niveau du timbre – la facture ancienne des instruments y participe, notamment la sonorité des cors qui se fond admirablement dans la texture orchestrale – qu’au niveau de l’élan dynamique. L’orchestre plonge dans des pianissimos saisissants sans jamais que le discours ne diminue en tension. Les musiciens parviennent à arracher de leurs instruments un son rêche et astringent quand le chef le sollicite. Le sollicite ? Oui certainement, mais d’une manière qui nous a laissés médusés. Assis sur une chaise et dirigeant sans partition, Sir Roger Norrington fait montre d’une économie de moyens étonnante. Sa main, paume tournée vers le ciel, s’ouvre délicatement pour laisser éclore la sonorité du hautbois ; pas de mouvements abrupts, tout est dans la courbe, en souplesse. Ne reste plus alors qu’un léger balancement de la main, celui d’un vieillard cacochyme se rappelant une comptine d’enfance ; face à lui, l’orchestre se démène avec une véhémence formidable.

L’orchestre semble avoir trouvé sa raison d’être dans la musique de Mozart : une sonorité pleine et soyeuse capte le public dès les premières notes du Concerto pour flûte et harpe. Tous les auditeurs ont-ils pu cependant profiter de ce dialogue raffiné entre les solistes ? Assis parmi les premiers rangs, on était déjà en peine de suivre le discours de la harpe dont la projection est plus adaptée aux dimensions intimes du salon. Frances Kelly, ne voulant pas exclure les auditeurs relégués au balcon, n’avait d’autres choix sûrement que de forcer sur son instrument… et d’écorcher les cordes, au risque de rendre un son sec et de rater parfois quelques traits virtuoses. L’Andantino, très attendu, a permis aux deux solistes de gagner en assurance. Lisa Beznosiuk projette ses notes lumineuses jusqu’à ce que la ponctuation du tutti, en deux mesures d’un changement harmonique inattendu, batte en brèche les certitudes, creuse l’espace et plonge les auditeurs dans une introspection poignante. La ritournelle revient, berçant de ses harmonies consolantes les esprits troublés l’espace d’un instant. Les anches accompagnent la flûte, les pizzicati des altos accompagnent la harpe, les phrases s’éteignent comme une lueur sonore se dispersant entre les pupitres avant que l’auditeur, trompé par son regard focalisé sur la flûtiste, ne soit soudain abasourdi par une sonorité majestueuse et solennelle engendrée par la doublure inattendue des cors. Agé d’une vingtaine d’années à peine, Mozart démontre déjà tout son art des équilibres entre les parties solistes et l’accompagnement.

Ce concert permettait d’entendre une rareté, l’ouverture de l’Amant anonyme du Chevalier de Saint-Georges. Une musique joyeuse et franche, plus fruste sûrement dans son traitement des développements et de l’orchestration que celle des deux maîtres entendue précédemment, mais qui permettait d’accoutumer encore un peu plus nos oreilles aux idiomes de la musique du 18e siècle avant le choc beethovenien. Composée deux ans avant l’Eroica, la deuxième symphonie déploie déjà une énergie phénoménale. Les trilles virevoltent, les notes sont assénées par un orchestre en proie à des crises de tachycardie. Loin cependant de toute pesanteur pouvant naître des reprises ou d'une interprétation lourdement violente, l’énergie potentielle qui se devine dès les accords initiaux vociférés par l'orchestre est projeté vers l’avant, emportant tous les musiciens dans une bourrasque dynamique en constante progression. Et l’auditeur avec, jusque dans ces développements terminaux proprement terrifiants.

A 80 ans passés, Sir Roger Norrington prend congé avec un sourire espiègle et enfantin. En somme l'âge importe peu quand la volonté reste intacte de toujours vouloir renouveller et approfondir sa compréhension de grands classiques. Souhaitons alors de nombreuses belles années encore à l’Orchestra of the Age of the Enlightenment qui a fait preuve, ce soir, de toute sa vitalité.

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