Le Théâtre du 13e Art accueille en ce moment dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville Outwitting the Devil d’Akram Khan. Ce spectacle s’inspire de l’épopée de Gilgamesh, récit sumérien parmi les plus anciens au monde, et met en scène deux danseuses et quatre danseurs. L’atmosphère sombre et envoûtante nous mène vers les souvenirs de Gilgamesh qui conte par bribes des événements de sa vie. Les visions oniriques qui le traversent sont retracées ici tel un cauchemar vivant et l’horreur des atrocités passées sont évoquées par un Gilgamesh âgé. « En ces jours anciens », débute-t-il, reprenant les premiers mots de l’épopée fixée sur tablette d'argile. Le personnage tient et lit une de ces tablettes, situant déjà le spectacle dans une visée mythologique.

<i>Outwitting the Devil</i> d'Akram Khan © Jean-Louis Fernandez
Outwitting the Devil d'Akram Khan
© Jean-Louis Fernandez

La chorégraphie d’Akram Khan séduit d’emblée par sa précision, son rythme, son ancrage dans le sol et son travail de tout le corps. Ainsi, du visage jusqu’au bout des doigts, les six danseurs s’expriment seuls ou en groupe avec fougue et agilité. Les visages sont féroces ou apeurés et l’expressivité des six danseurs est véritablement théâtrale. La trame chorégraphique alterne des instants narratifs issus de l’épopée de Gilgamesh et des moments dansés plus libres. Interprété par Dominique Petit, Gilgamesh conte des épisodes de son épopée et insiste sur sa rencontre avec les animaux. Face à nous s’animent donc l’aigle, l’éléphant, l’araignée, la chouette… Tout un imaginaire qui nourrit la chorégraphie et entraîne les danseurs dans une gestuelle inhabituelle, très primitive. On reconnaît également l’influence de la danse indienne. Les mouvements de bharata natyam, particulièrement perceptibles dans les doigts et la tête, approfondissent l’univers divin et mythologique du spectacle. Les costumes des deux danseuses aux cheveux longs, colorés et chatoyants, rappellent également cet univers. Les hommes, torse nu, laissent voir l’effort déployé dans toutes les aventures sauvages et physiques de Gilgamesh en Mésopotamie.

<i>Outwitting the Devil</i> d'Akram Khan © Jean-Louis Fernandez
Outwitting the Devil d'Akram Khan
© Jean-Louis Fernandez

L’aura de chaque danseur est prégnante et ils évoquent tous les six des personnages bien différents par leurs physiques et énergies complémentaires : l’agile et souple Andrew Pan évoque Enkidu, et Mythili Prakash rappelle une déesse qui est peut-être Ishtar. Nous voyons Humbaba en James Vu Anh Pham. Gilgamesh est quant à lui représenté par deux danseurs : Dominique Petit joue Gilgamesh âgé et Sam Asa Pratt danse Gilgamesh jeune et fougueux en train de voyager, explorer ou combattre. L’énergie déployée par les danseurs est impressionnante et leurs duos et trios sont inspirés et réussis.

Si la chorégraphie est intéressante et fort bien interprétée par six excellents danseurs, le spectacle est alourdi par une création sonore extrêmement bruyante et lourde qui couvre les mouvements et gâche ainsi le plaisir visuel. On se demande l’utilité et le sens de ce choix musical, tant il semble parfois complètement indépendant de ce qui se passe sur le plateau. Si le meurtre d’Humbaba ou l’incendie de la forêt sont des épisodes tragiques de l’épopée de Gilgamesh, la force de la narration et de la chorégraphie suffisent amplement à les exprimer. Le décor n’est pas non plus valorisant : le plateau noir est encadré de cubes noirs, de diverses tailles, peu usités par ailleurs. L’univers mythologique ne paraît présent dans le spectacle que par la danse, les mots et la création lumière qui est bien maîtrisée. L’émotion ressentie reste donc limitée et la beauté de certains passages ne parvient pas à nous faire oublier ce cadre trop banal qui paraît en décalage avec les circonstances épiques mythologiques. Dommage que le décor et la musique desservent une chorégraphie pourtant intelligente et inspirée !

***11