Un an après être venu à bout du Ring en deux week-ends, quelques mois après avoir franchi le mur du son avec la Symphonie « des Mille », Valery Gergiev s’est attaqué à un autre Everest musical ce dimanche à la Philharmonie de Paris : Parsifal, proposé dans une version de concert par les troupes du Théâtre Mariinsky – après une remarquable Iolanta la veille.

Valery Gergiev © Valentin Baranovsky
Valery Gergiev
© Valentin Baranovsky

Dès le prélude, on reconnaît les caractéristiques wagnériennes de la formation russe et de son chef : non sans quelques râles nettement audibles, Gergiev cultive en continu le phrasé de ses mains frémissantes, la tête penchée sur la partition, sollicitant l’orchestre de tout son corps. Le maestro est l’un des rares à ne pas utiliser d’estrade, préférant un ancrage direct dans le plateau. En réalité, il ne « dirige » pas. Les départs sont simplement esquissés, la vraie responsabilité échouant aux musiciens eux-mêmes, au premier rang desquels la supersoliste de confiance, Olga Volkova, fait figure de référence. Gergiev exerce dans l’écoute, observe le son venir à lui et réagit aussitôt pour en favoriser la circulation, en modeler la texture, anticiper une bifurcation et travailler sans relâche la rencontre du flux orchestral contre le relief de l’œuvre.

On comprend dès lors pourquoi le maestro fait merveille dans Parsifal : l’errance incessante de la partition, la rareté de ses cadences appellent ce genre de plongée prolongée. On comprend aussi pourquoi les fins d’actes nécessitent autant de délai avant que les applaudissements ne se déchaînent : le maestro reste disponible à son ouvrage jusqu’au dernier soupçon de réverbération, maintenant la salle en apnée avec lui.

Cet investissement sans concession permet à l’orchestre de s’exprimer dans les meilleures conditions. Plus encore que dans un Ring inégal où les cordes avaient leurs moments de faiblesse, la formation propose une incarnation exceptionnelle du texte wagnérien, à commencer par des cuivres rutilants : trombones et trompettes entonnent des fanfares souveraines – mention spéciale à la trompette solo, dont les difficiles aigus et les tenues interminables seront lancés sans trembler ! Des deux côtés du chef, les violons jouent d’un vibrato large pour ajouter du lyrisme à l’ouvrage et ils ne se désuniront pas dans les traits les plus délicats. Seules quelques tensions dans l’intonation, chez les bois ou les percussions (timbales inexactes dans le grave, cloches peu en accord avec le reste de l’orchestre) viennent parfois troubler l’écoute.

Les choristes ne sont pas non plus irréprochables dans ce domaine, notamment pour les pupitres féminins ; leur timbre est joliment délicat mais l’harmonie subit quelques écarts. Composé de solistes de haut vol, le groupe homogène des filles-fleurs est en revanche des plus convaincants. Solides, les voix d’hommes du chœur auront quant à elles un autre défaut, imputable aux gestes peu académiques de Gergiev : les consonnes pleuvront en désordre à l’acte III.

Ces détails restent cependant mineurs face aux prestations éblouissantes des principaux protagonistes. On en connaissait quelques-uns : après son grand Siegfried l’an passé, Mikhail Vekua brille de mille feux dans ce nouveau rôle-titre, avec un timbre héroïque et des aigus solides, jamais forcés. Yuri Vorobiev (Gurnemanz) et Evgeny Nikitin (Klingsor), deux Wotan d’hier, s’illustrent à nouveau : le premier commence le premier acte sur la réserve mais gagne en coffre dans le troisième, ornant toujours sa diction admirable de phrasés très expressifs ; le second est un des rares chanteurs du soir à proposer une véritable incarnation, ajoutant à sa projection concentrée une caractérisation poussée du texte. Ces trois piliers wagnériens sont rejoints par deux « nouveaux venus » excellents dans ce répertoire : Alexey Markov donne à son Amfortas une densité et une résonance naturelle époustouflantes mais c’est bien Yulia Matochkina (Kundry) qui est la révélation de la soirée. Timbre brûlant et charnu, projection généreuse, émission facile : la voix de cette lauréate du Concours Tchaïkovski (2015) devra être entendue plus souvent à Paris.

Reste un point d’interrogation : Parsifal peut-il se contenter d’une version de concert ? Si Iolanta la veille – comme le Ring l’an dernier – a pu globalement passer pour un conte et exciter par sa seule narration l’imagination des spectateurs, l’art total du Graal, immersif et mystique, s’est très mal contenté d’une récitation derrière des pupitres. Au moment où est survenue la fameuse réplique « ici, le temps devient espace » qui abolit les frontières de la musique, du drame et de la scène, le temps est ici resté temps. Et il a paru parfois long, malgré le talent des interprètes. Depuis de sobres effets de lumière et de spatialisation (avec Lélio) jusqu’à de vraies mises en scène (dans Janáček), la grande maison de la Porte de Pantin a prouvé par le passé qu’elle pouvait donner une autre dimension à sa salle de concert. Elle aurait tort de s’en priver.

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