C’est la première soirée avec orchestre au Festival de Pâques d'Aix-en-Provence… et quel orchestre lorsqu’on peut d’entendre Les Arts Florissants ! On ne dira jamais assez la chance du public français d’avoir sur son sol William Christie depuis cinquante ans. Depuis la création de sa formation en 1979, le chef, claveciniste, musicologue a non seulement redécouvert et servi un fabuleux répertoire baroque, mais il a aussi suscité des vocations. Pour ne citer que quelques exemples, Marc Minkowski, Christophe Rousset, Hervé Niquet sont tous trois passés par les Arts Flo dans les années 1980, respectivement au basson, au clavecin et au chant.

William Christie
© Festival de Pâques d’Aix en Provence 2021 – Caroline Doutre

Evidemment, si la figure tutélaire est toujours là ce soir au clavecin et à la direction musicale, les musiciens ont été renouvelés au cours de ces quatre décennies, mais le son possède toujours cette incroyable qualité technique et expressive. Les Arts Flo sont bien encore cette Rolls Royce du baroque, dix instrumentistes autour du chef qui produisent une musique pleine de vie, de dynamique, des musiciens visiblement heureux de jouer ensemble et parfaitement coordonnés.

Le programme de la soirée, concocté par Tami Troman qui tient le premier violon et Christie, s’intitule « Pasticcio », signifiant un assemblage de plusieurs airs de divers compositeurs, suivant les usages des XVIIe et XVIIIe siècles. Et le programme est particulièrement généreux avec une suite de 24 extraits qui s'enchaînent de manière fluide et naturelle, sans temps mort, mise à part une courte pause rapide pour accord à mi-parcours. Les transitions peuvent paraître parfois étonnantes, comme lorsqu’on passe de Vivaldi (1678-1741) à Frederick Loewe (1901-1988), mais tout cela fonctionne parfaitement et relève d’un certain génie musical.

Jakub Józef Orliński, Lea Desandre et Les Arts Florissants au Festival de Pâques
© Festival de Pâques d’Aix en Provence 2021 – Caroline Doutre

Deux chanteurs sont présents, sur de hauts tabourets de part et d’autre du plateau : la mezzo Lea Desandre et le contre-ténor Jakub Józef Orliński. Le contre-ténor polonais nous semble dans une forme vocale éblouissante, le volume dispose de réserves très appréciables de puissance, le style sait passer en mode élégiaque dans les moments les plus doux, comme au cours de son air « If music be the food of love » de Purcell. Il ne reste d’ailleurs pas longtemps assis sur son tabouret, se promenant sur scène pendant sa ballade. Son abattage paraît également à toute épreuve au cours du redoutable « Furibondo spira il vento » de Partenope de Haendel, une suite presque interminable de traits d’agilité, qu’il conclut par certaines notes graves émises en voix de poitrine.

Lea Desandre fait aussi montre de ses talents dans un très large répertoire, on se délecte d’abord du sublime « À Chloris » de Reynaldo Hahn, où elle cisèle délicieusement le texte, accompagnée, au plus près, par Thomas Dunford au théorbe, celui-ci un genou à terre comme un troubadour – chevalier servant auprès de sa belle. Mais on apprécie tout autant « I could have danced all night » de My Fair Lady. La mezzo se montre très à l’aise dans le jeu et dans son chant charnu, l'accompagnement musical est parfaitement en situation – grâce en particulier à la formidable percussionniste « historique » Marie-Ange Petit – et les musiciens comme le chef apportent leur sympathique participation.

Jakub Józef Orliński, Lea Desandre et Les Arts Florissants au Festival de Pâques
© Festival de Pâques d’Aix en Provence 2021 – Caroline Doutre

Les morceaux rassemblant les deux solistes sont évidemment à choyer, comme le duo « Caro ! Più amabile beltà » de Giulio Cesare de Haendel, où le rôle-titre donne une réplique amoureuse à Cléopâtre. Le morceau qui suit (« That’s so you » de Douglas Balliett et Thomas Dunford) appartient à notre XXIe siècle et donne l’occasion à Jakub Orliński de montrer ses capacités en breakdance – elles sont bien réelles ! – tandis que Lea Desandre ôte ses chaussures à talons pour la danse. Les deux effectueront plus tard une chorégraphie encore plus aboutie, réglée par Christophe Garcia, pendant « Dancing cheek to cheek » d’Irving Berlin. Saluons au passage la mise en mouvement de ce véritable spectacle, à la charge de Sophie Daneman.

La place manque pour citer tous les délectables passages, mais le programme se termine de la meilleure manière qu’on puisse imaginer : on revient aux sources avec Monteverdi et le duo conclusif de son Incoronazione di Poppea, un « Pur ti miro » où les notes s’éteignent comme la lumière. Comme si cela ne suffisait pas, l’ensemble offre deux bis, une composition de Thomas Dunford, puis « All you need is love » des Beatles. Oui, c’est aussi d’amour, de joie de jouer, chanter, vivre et d’espoir dont il était question ce soir !

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