Entre Patricia Petibon et le Venice Baroque Orchestra, c’est une longue histoire. On se réjouit de les retrouver ce soir pour un programme Haendel, six ans après l’album Rosso qu’ils avaient consacré au répertoire baroque italien. Un programme convenu, certes (des airs d’Alcina, Ariodante, Rinaldo et Giulio Cesare entrecoupés de pièces pour orchestre de Veracini et Vivaldi), mais merveilleusement agencé.

Patricia Petibon © Felix Broede | DGG
Patricia Petibon
© Felix Broede | DGG

L’Ouverture VI en sol mineur de Veracini laisse apprécier le travail minutieux des nuances chez les cordes. Mention particulière à la claveciniste Rossella Policardo, qui porte le deuxième mouvement à des sommets de poésie, les yeux toujours rivés sur le premier violon, en l’absence d’Andrea Marcon à la direction. Belle prestation des hautbois Rei Ishizaka et Michele Favaro dans un duo de triolets de croches d’une grande virtuosité. Le traitement très « vénitien » du phrasé donne à voir les différentes humeurs de l’eau au sein des mouvements, et annonce le meilleur pour les Vivaldi à suivre : la symphonie « La Senna Festeggiante », malgré quelques coups d’archet en trop dans l’allegro, pris à un tempo un peu nerveux, est une fête pour les oreilles. L’ensemble trouve une patte plus moelleuse dans le Concerto grosso, où brillent Gianpiero Zanocco et Giorgio Baldan dans un désarmant duo de violons.

Et puis, il y a Patricia. Patricia qui entre en scène à la manière d’une adorable fée, et nous rappelle dès sa première attaque (« Di, cor mio ») pourquoi on reconnaîtrait son timbre entre mille. Sa texture de voix s’est encore étoffée sans perdre sa belle couleur dorée. Phrasé, nuances, diction, tout est ciselé et inattendu (il faut dire qu’elle connaît le rôle d’Alcina comme personne). La tragédienne est exubérante mais toujours sincère, ce qui est bouleversant chez elle. Le « Piangerò la sorte mia » (Giulio Cesare) donne lieu à des sons filés tels qu’elle seule les ose, chez Haendel comme chez Poulenc. La soprane pousse jusqu’au bout le désespoir résigné de la reine déchue. A la furie de la seconde partie de l'aria succède au moins dix secondes de silence religieux, avant un da capo où le chant se mêle aux pleurs.

Mention à l’ensemble pour l’introduction du « Ah, mio cor ». Le petit défaut de moelleux est peut-être à attribuer à un léger manque d’effectifs, mais le jeu sur les nuances est subtil et assimile la ligne aux battements d’un cœur brisé. Patricia Petibon entre sur une messa di voce qui semble n’avoir pas de fin et explore avec bonheur la dimension bipolaire de l’air (« traitre… je t’aime tant »), chanté à un Ruggiero haï et adoré, dans les méandres de cet amour non-partagé. Elle respire et tout l’ensemble respire avec elle, c’est saisissant. « Lascia ch’io pianga » (Rinaldo) remplace sans préavis le « Vezzi lusinghe e brio » (Ariodante). Un choix de circonstance ? Hier, c’est cet air que Joyce Didonato a publié sur les réseaux sociaux en hommage aux victimes de la tuerie d’Orlando. En tout cas, c’est une bien particulière atmosphère qui règne dans le public. Un vieux monsieur fredonne doucement, dans un innocent oubli de soi. Ses voisins s’amusent de cette béatitude distraite. Le « Tornami a vagheggiar » qui clôt le programme réveille le pitre qui sommeille toujours chez la belle rousse : la voilà qui déclare sa flamme au premier violon, lance dans le public des coussins en forme de cœur et reçoit un triomphe mérité. Une immense soirée. 

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