La Lettonie fête son centenaire cette année, l’indépendance ayant été proclamée le 18 novembre 1918 par le Conseil National Letton. C’est dans le vaste programme culturel de célébration de cet anniversaire que s’inscrit le concert de ce soir : l’Orchestre National Symphonique de Lettonie investit la Philharmonie de Paris sous la baguette alerte de son directeur musical Andris Poga dans un programme Vasks/Rachmaninov/Tchaïkovski.

Nicholas Angelich © Jean-François Leclercq / Erato
Nicholas Angelich
© Jean-François Leclercq / Erato

Le concert s’ouvre avec la Musica Appassionata du compositeur letton contemporain Peteris Vasks. L’interprétation très réussie que les musiciens nous livrent de cette oeuvre post-moderne pour cordes écrite en 2002 donne pleinement à entendre la portée spirituelle au cœur de la démarche du compositeur : « Mon intention est de fournir de la nourriture pour l’âme, et c’est ce que je prêche dans mes oeuvres ». Ce qui frappe est tout d’abord l’ardeur des cordes : d’un bout à l’autre de l’œuvre, le son est habité, jamais désincarné. On y sent une ferveur à toute épreuve, presque de l’ordre d’une douce obsession, qui pénètre les strates horizontales distendues sur lesquelles la pièce est construite. Par cette texture pleine, servie par une écriture dense, les musiciens conjurent un certain paradoxe : sous l’immuabilité de ces strates étirées tout en continuité sourd un mouvement interne, congénital, remettant en cause l’idée même de statisme dans la permanence. Ce mouvement, à défaut d’avoir une direction claire, procède davantage de la fluctuation, d’une errance, mais d’une errance passionnée, d’une errance exaltée. Saluons enfin l’homogénéité du decrescendo final, remarquable de maîtrise, par lequel sans rien perdre de leur ferveur les aspirations des cordes se transmuent en un silence éloquent.

Après la communion spirituelle de Vasks, place aux bourrasques du Concerto pour piano n° 4 de Rachmaninov, servi par le talent de Nicholas Angelich au piano. Saluons la programmation de ce concerto, le moins connu des quatre, régulièrement joué en Russie mais délaissé en France en raison sans doute d’une écriture plus décousue que ses prédécesseurs. Dès l’entrée du piano qu’il sait rendre impériale sans être pesante, Nicholas Angelich se fait maître du timbre, de la couleur. Il y applique sans relâche son attention en peintre subtil, selon une conscience très claire des coloris qu’il veut transmettre. Sa capacité à différencier les plans sonores ainsi que la conduite de cette différenciation reflètent sa connaissance intime de l’œuvre. Ses intentions musicales s’imposent d’abord dans leur évidence, puis dans leur cohérence, et il n’y a nul parade, nul artifice. Le « Largo » prend la délicieuse liberté de respirer un air pur et frais. Tout est admirablement maîtrisé, Angelich sait mieux que quiconque timbrer telle mélodie ou souligner tel contrechant. Il le fait cependant à tel point que la portée en devient presque didactique, et cela altère parfois un côté plus instinctif ou impulsif de l’écriture, notamment dans l’« Allegro vivace » final, quoique le début de ce mouvement se veuille grisant dans son alacrité jubilatoire. L’orchestre quant à lui tient son rôle comme il faut, sans toutefois suivre systématiquement le pianiste dans le niveau de subtilité que ce dernier déploie. Ainsi l’on aura entendu un certain déséquilibre entre des fins de phrases servies sur un écrin de soie au piano mais traitées par l’orchestre selon une moindre attention. La phalange lettone aurait pu également faire entendre plus de contrastes dans le mouvement final.

Le concert se termine par les confessions et les états d’âme de la Symphonie n° 6 « Pathétique » de Tchaïkovski, qui met l’orchestre bien plus en valeur que ne le fait le Rachmaninov. Et quel orchestre ! Il semble se réveiller d’une certaine inertie, et l’on se rend compte de deux qualités essentielles dont la première pressentie dès la pièce de Vasks : la richesse du son des cordes, en particulier des basses (violoncelles et contrebasses), ainsi que la justesse irréprochable des pupitres des vents. Saluons la sensibilité de la clarinette lors de son solo à la fin du premier mouvement, ou la précision des pizzicati égrainés d’un seul jet par tous les violons et altos dans l’ « Allegro con grazia ». Andris Poga se fait ici architecte des sons, à la vision claire et au regard porté loin vers l’avant. Si certaines inflexions mélodiques du deuxième mouvement semblent quelque peu exagérées, et si le finale dévoile par moments un lyrisme par trop équivoque, il y a au moins une grande cohérence interne et une sincérité qui participent de la réussite de cette soirée commémorative.

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