Après un premier concert dédié à Wagner, l’Orchestre symphonique de Québec poursuivait hier avec son deuxième rendez-vous de la saison, cette fois consacré à la musique russe. Comme l’aventure de Fabien Gabel à titre de directeur musical tire à sa fin, plusieurs des chefs invités qui se succèderont cette année défileront à titre de potentiels successeurs à la barre du plus ancien orchestre symphonique canadien. Le choix sera crucial pour l’institution, qui devra trouver un bon capitaine maîtrisant le français – sans nécessairement venir de l’Hexagone – et capable de maintenir le niveau d’excellence de l’orchestre tout en amenant de nouveaux publics. Il convient également de se méfier de la tentation du « jeunisme » qui a gagné tant d’ensembles depuis une quinzaine d’années. Les deux mandats de Fabien Gabel ont bien montré que ce dernier, malgré son jeune âge et son dynamisme – et son indéniable talent – n’a pas réussi à renouveler l’assistance, qui ne cesse de décroître depuis l’époque Talmi. Si tous les organismes musicaux font face au même défi, celui-ci semble toucher plus l’OSQ, qui ne bénéficie pas de la même aura internationale que les Violons du Roy et qui a de surcroît le fardeau de remplir une salle de 1900 places.

Pierre Bleuse © Ulystrator
Pierre Bleuse
© Ulystrator

C’est le Français Pierre Bleuse qui ouvrait hier le bal des prétendants à la succession des Pelletier, Dervaux, Talmi et compagnie. Âgé de 41 ans, violoniste de formation, il a notamment fait ses classes en Finlande avec le légendaire Jorma Panula. Il se produit surtout en Europe, particulièrement dans les sphères contemporaine et lyrique. S’il est parfois hasardeux de juger d’un musicien par une seule prestation, il reste que l’impression laissée par ses débuts avec l’OSQ est passablement mitigée. Le maestro est assurément soucieux du détail, notamment en termes d’équilibre sonore, les couleurs sépulcrales du début de la suite de L'Oiseau de feu de Stravinsky en témoignant. Le sentiment général est toutefois celui d’un manque de naturel, voire d’une certaine crispation. Le chef semble aimer ce qu’il dirige mais cela ne passe malheureusement guère dans l’orchestre et, naturellement, dans le public. L’Ouverture sur trois thèmes russes, œuvre de jeunesse de Rimsky-Korsakov donnant le coup d’envoi à la soirée, est comme un soufflé qui ne monte pas. Le premier thème n’est pas assez vibrant, la section rapide centrale manque d’élan, les éléments répétés ne sont pas suffisamment contrastés, les syncopes ne bousculent pas assez…

Tant qu’à être dans la métaphore culinaire, on pourrait dire que L'Oiseau de feu s’apparente à un généreux koulibiak auquel on aurait oublié d’ajouter du sel. Cela transparaît notamment dans la roborative « Danse infernale », dont les accents barbares devraient venir du bas-ventre, mais qui reste trop cérébrale. Même chose dans le finale, trop lisse pour être authentiquement russe. Le manque de caractérisation des différents épisodes est aussi une faille importante, le Stravinsky des Ballets russes fonctionnant souvent par une succession de vignettes plus ou moins indépendantes hautement singularisées. Si le geste pourrait être plus fluide dans la « Ronde des princesses », la « Berceuse » est quant à elle littéralement en manque de tendresse.

Le Concerto pour violon de Tchaïkovski valait toutefois le déplacement, juste pour voir la jeune sensation torontoise Blake Pouliot jouer avec amour ce standard du répertoire violonistique. Avec son foulard de diva, ses souliers scintillants, sa chevelure de star et son sourire digne d'une publicité de dentifrice, le photogénique musicien gagne aisément la salle, d'autant que le jeu est à l’avenant. Malgré des suraigus pas toujours nets dans le premier mouvement (problème ensuite réglé par un accord avec l’orchestre), le violoniste possède une sonorité ronde et chaleureuse. Son jeu extraverti s’impose avec une autorité naturelle. Les nuances infinitésimales qu’il tire de son Guarneri charment l’oreille, notamment dans le mouvement lent, où il va chercher de magnifiques couleurs avec sa corde de sol.

Mais il n’y a pas que le son : Pouliot a quelque chose à dire. Il ne reste pas enlisé dans les ornières de la tradition. Il est toutefois dommage que le violoniste doive batailler – en vain – tout au long pour partager sa ferveur au chef, qui ne semble pas très familier avec la partition. Les multiples fusées ascendantes du violon dans le troisième mouvement n’arrivent avec l’orchestre qu’environ une fois sur deux. La première fois, on se dit que ce sont des choses qui arrivent, mais après cinq ou six décalages cela devient gênant, surtout quand on sait que le concerto a déjà été joué le matin devant public. On cherchera également en vain un quelconque suspense avant le début du mouvement final.

En guise de rappel, Blake Pouliot a généreusement offert à un public conquis un délicieux arrangement de The Last Rose of Summer.

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