Malgré les regrettables annulations du samedi 8 décembre 2018, Rain a quand même pu être donné deux soirs (au lieu de trois) dans le cadre du Festival d’Automne hors-les-murs, pour le plus grand bonheur des spectateurs qui se sont déplacés à la Grande Halle de la Villette pour l’occasion. Dans l'oeuvre d’Anne Teresa de Keersmaeker, c’est une pièce absolument incontournable, particulièrement appréciée depuis sa création en 2001 pour deux raisons : l’énergie folle qui se dégage de la chorégraphie, solaire et jubilatoire, et son ancrage dans la musique du génial minimaliste américain Steve Reich, Music for Eighteen Musicians. Peu importe le mauvais temps, peu importe les désagréments dus aux manifestations : Rain est sans nul doute le meilleur des remèdes contre tous les maux, une vraie déferlante de bonne humeur et de vitalité. Lumineux, irrésistible… plus vital que jamais !

<i>Rain</i> © Anne van Aerschot (2016)
Rain
© Anne van Aerschot (2016)

Un spot aveuglant placé en fond de plateau face au public balaie la scène de droite à gauche ; comme un symbole de l’éclat étourdissant du ballet de de Keersmaeker, il marque le début de l’heure et quart la plus jouissive de l’histoire de la danse contemporaine. La musique de Steve Reich démarre, immédiatement frénétique, entraînante, portée par un souffle irrépressible ; elle est interprétée par l’ensemble Ictus, très familier de l’œuvre puisque déjà présent lors de la création. Les dix danseurs, trois hommes et sept femmes, arrivent en courant sur scène, et ils n’arrêteront plus de se mouvoir jusqu’à l’après-musique – moment lui aussi crucial, quelques éloquentes et précieuses secondes de silence qui succèderont à une intensité sonore semblable à nulle autre, et seront l’occasion pour le spot-soleil de repasser à l’envers afin de refermer la merveilleuse performance. La danse est déployée sur tout l’espace scénique circulaire, devant un rideau de cordes, et les corps parés de vêtements beiges ou (plus tard) de teintes plus soutenues, éclairés tour à tour par des couleurs dans ces mêmes tons toujours chauds (rose, vert, jaune, rouge/bleu). A l’image de la musique qui frappe à l’écoute non pas par son caractère répétitif mais par son foisonnement de mille variations infimes, la chorégraphie semble illustrer le terme « infatigable », arborant une fougue insatiable, perpétuant un élan ininterrompu dominé par des déplacements vifs et des mouvements en tension – course, sauts, portés furtifs, passages rapides au sol – qui captivent le regard et deviennent franchement hypnotiques au bout de quelques minutes à peine. Les danseur.se.s sont eux-mêmes de plus en plus habités, comme si le mouvement généré par la pulsation implacable de la musique échauffait leurs corps et les poussait à amplifier la ferveur de leurs gestes. Contrairement à l'interprétation du ballet de l’Opéra de Paris, les types et les expressivités physiques sont ici plus variés, ce qui ajoute une sorte de sincérité plus directe encore qui enrichit la beauté de la performance. Seul petit bémol : sur les trois hommes, deux se servent de leur souplesse et leur grâce avec une déconcertante agilité, se fondant élégamment dans la dynamique de flux et de reflux créée par les multiples trajectoires et les interactions renouvelées entre les corps, mais le troisième, assez rigide et trop ancré au sol, se meut avec nettement moins de légèreté, de fluidité et de rigueur, ce qui nuit un peu à l’harmonie visuelle générale des lignes.

<i>Rain</i> © Anne van Aerschott (2016)
Rain
© Anne van Aerschott (2016)

Il est impossible de détailler avec précision tous les moments les plus forts de Rain ; impossible car chaque seconde est aussi chargée en émotion que la précédente et la suivante – mais selon une nuance, une tonalité différente ; impossible aussi car le flot continu de musique et de danse se déversant en continu sur le spectateur abasourdi entraîne une saturation de la perception, qui plonge ce spectateur dans un état second délicieux, addictif, où la joie et l’excitation dominent, où la vue, l’ouïe, la pensée et le sentiment se confondent, se mêlent et s’annulent presque pour laisser simplement émerger une impression de bien-être envahissante, évidente, électrisante. Chacun discernera d’ailleurs dans le spectacle des images, des fils de narration et des allusions qui lui seront propres. Rain agit comme un stimulus, efficace pour tous, unique dans la manière dont les sensibilités se l’approprient. Une expérience étourdissante, voire libératrice…

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