Rarement encore cette année sommes-nous restés aussi longtemps cois sur notre siège du parterre de la Philharmonie, les jambes en guimauve, le souffle coupé. Tout au long de cette heure et demie de musique que dure le Requiem de Verdi, le chef Teodor Currentzis et ses troupes permiennes ont fait sauter le vernis de nos habitudes, réalisant une synthèse sans précédent entre précision d’exécution, franchise du propos et un hiératisme lumineux.

Teodor Currentzis © Julien Hanck
Teodor Currentzis
© Julien Hanck

Qu’ils ont fière allure ! Droits et imperturbables, vêtus de ce qui ressemble peu ou prou à des robes de sorcier, les musiciens de l'ensemble MusicAeterna s’avancent à pas mesurés. Rythme et démarche de processionnaires pour cette centaine d'hommes et de femmes venus du grand Est russe. Sur scène, bien peu de chaises. Et pour cause : ici on joue majoritairement debout – exception faite des violoncellistes et d’une poignée d’autres musiciens.

Les premières mesures du Requiem nous mettent au parfum : le miracle est déjà présent dans ce murmure des choristes rejoignant le fil sonore lentement tiré du néant par les cordes. Au niveau du chœur, on est bien loin de l’inertie et de l’opacité harmonique à laquelle tant d’exécutions nous ont habitués ; l’extrême justesse de chaque voix individuelle compose ici un ensemble clair comme de l’eau de roche.

D'aucuns l'auraient attendu au tournant : le chef ne déçoit pas dans ce « Dies Irae » aux accents millimétrés, d’une fulgurance rythmique, d’une colère et d’une perfection glaçantes. Ennemi du flou, Currentzis en joue pour modeler des attaques pleines d’élan, d’un raffinement incomparable dans leur variété. Son culte de la précision semble l’avoir peu à peu amené à sculpter la déflagration jusque dans son enveloppe sonore, ajustant à l’envi ces différents paramètres que sont l’attaque, la chute, le maintien et l’extinction du son. Découplant sans mal l’intensité de la qualité du son, il cherche tantôt l’adhérence du crin sur la corde — même au sein de nuances piano —, tantôt, et parfois au plus fort de la tempête, des sonorités plus aérées. Et comme cela sonne !

Sur l'estrade, l'agitation et à son comble et tous les moyens sont bons pour transmettre cette fureur de jouer. Phalanges, avant-bras, hanches et talons sont uniment convoqués, et Teodor Currentzis de se mouvoir sur ses jambes tel un escrimeur, feintant, esquivant, distribuant par moments de vives estocades en direction des premiers pupitres. La théâtralité du discours est ainsi poussée à son comble : avec des ruptures, des paliers de tempo et quelques orages fulgurants menant à des à-plats arachnéens que le chef laisse doucement émerger des dernières résonances. Les passages les plus contemplatifs ne lambinent pas pour autant, et jamais n’est sacrifiée la ligne ou la structure sur l’autel de l’expressionnisme. Bien au contraire, attentive à la dimension polyphonique de l’écriture, allégeant jusqu’au pointillisme certains accompagnements de l’orchestre, la lecture de Currentzis permet de suivre certains détails contrapuntiques généralement laissés inaudibles.

La prosodie si naturelle de René Barbera, dans laquelle on sent l’amour de la langue (et qui l’an passé avait chanté ici-même le Requiem avec Chailly), fait de nouveau sensation dans un « Ingemisco » qui procède par grandes vagues sensuelles. S’y ajoute l’aigu infiniment modelable de la soprano Zarina Abaeva, dans une vocalisation extrêmement inventive qui lui permet de serrer au plus près les reliefs du texte, sculptant avec énergie ses contours, apportant à la ligne des coudes inattendus (dont un « Libera me » mystique, aux intonations presque orientalisantes, véritablement divines). La voix naturellement charnue et le vibrato énergique de la mezzo Varduhi Abrahamyan triomphent dans le duo du « Recordare » ainsi que dans un « Liber Scriptus » d’une merveilleuse éloquence théâtrale. Tareq Nazmi, voix d’une élégance rare, égale dans tous les registres, complète solidement le quatuor ainsi formé. Et partout, quel inouï ajustement des voix sur l’orchestre – ou de l’orchestre sur les voix, à ce niveau d’exécution la responsabilité de chacun est égale ! Une domination technique qui, si elle a largement de quoi sidérer, se laisse pourtant oublier derrière l’irrésistible séduction de la vision. On est là à un niveau d’exécution sans équivalent sur la scène internationale, ce qui est moins le fait de la qualité inhérente de chaque instrumentiste de MusicAeterna que de leur préparation superlative. On sent que le moindre contrechant, temps faible et élément secondaire a été pensé et minutieusement répété, nous réservant quantité de petites idylles instrumentales (exemple parmi d’autres : ce somptueux duo de clarinettes, unies comme deux amants). Mais le travail n’a pas bridé l’instinct pour autant, et se contenter de dire que l’effet relève d’un quelconque maniérisme ou pire, systématisme, serait injuste pour ce jeu d’une rare fluidité, d’un rebond incomparable. Chapeau bas ! Et puissent la Titan de Currentzis et sa Mort et Transfiguration nous laisser dans ce même état d’hébétude, la saison prochaine à la Philharmonie !

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