Rendez-vous incontournable des amateurs de musique contemporaine à Radio France, le Festival Présences 2019 démarre avec un programme des plus alléchants. L'édition de cette année se concentre sur la figure de Wolfgang Rihm, compositeur allemand né en 1952. À ses côtés pour ce concert d’ouverture, on trouve des pièces d'Hugues Dufourt – une création française –, de Karlheinz Stochausen (maître de Rihm) et de Martin Matalon – une commande et création mondiale également.

Bertrand Chamayou dans le <i>Klavierstück n° 5</i> de Wolfgang Rihm © Radio France / Christophe Abramowitz
Bertrand Chamayou dans le Klavierstück n° 5 de Wolfgang Rihm
© Radio France / Christophe Abramowitz

Le concert démarre sur le Klavierstück n° 5 pour piano solo ; Radio France avait commandé à Rihm une création mondiale mais, le compositeur étant souffrant, il ne put malheureusement pas l'achever. Le Klavierstück n° 5 est une œuvre de jeunesse pour piano seule, à la formation différente du reste du programme – pour pianos et percussions, un joli panel de marteaux en tous genres avec de grands maîtres à la clé, de quoi explorer un large échantillon de différentes textures avec des modes de jeux très variés.

L’œuvre est exécutée par Bertrand Chamayou, excellent pianiste en résidence à Radio France qui démontre son intelligence musicale avec des choix d'interprétation très marqués. Son timbre et son affirmation des contrastes donne une profondeur décuplée à la pièce. Le Klavierstück s'ouvre sur des octaves graves, répétées après de longs silences, se décalant en intervalles dissonants, avant de se diluer davantage pour créer une œuvre furieuse. Le temps semble tour à tour s'empresser et s'assouplir dans des variations de couleurs et de vitesse extrêmes, et l'écriture de Rihm démontre un certain lyrisme malgré sa rigueur. On est captivé en attendant chaque geste de l'interprète, concentré, le regard fixe comme si ses départs allaient lui être donnés par la partition.

On profite également d'une œuvre du mentor de Rihm : le Refrain de Karlheinz Stockhausen, après l'entracte, est aussi amusant qu'il laisse un peu triste. On revoit avec nostalgie les débuts de ces expérimentations-là, la création de Refrain datant de 1959, et on salue bien bas le panache du compositeur. Observer des interprètes s'écrier aléatoirement des petits mots dans une langue inventée est jouissif, autant que voir la partition disproportionnée, écrite en arc de cercles avec des lignes dans tous les sens, déborder des pupitres. La pianiste se voit affublée de wood-blocks, le célesta de cymbales et le vibraphoniste de sonnailles – cloches similaires à celles accrochées autour du cou du bétail –, et les voilà libres d'improviser ponctuellement de jolies interventions. Si Stockhausen expliquait très rigoureusement la construction de ses œuvres, on distingue dans toute cette panoplie de jeu, brillamment appropriée par les interprètes, une certaine forme d'humour.

La dernière œuvre de la soirée est en trois mouvements : « Atomization », « Loop » et « Freeze », de Martin Matalon, souffrent de quelques problèmes de longueur. La pièce démarre avec un bouillonnement, des notes urgentes énoncées aux pianos, bougeant rapidement des graves aux aigus, accompagnées de fourmillements de petites percussions. Les textures varient tout le long de la pièce la plus conséquente du programme, on ressent plus de rythmes et de direction dans les phrases. Le discours, très fourni, se disperse cependant le long de la pièce : on ressent le désir de Matalon d'explorer minutieusement différents modes d'écriture, variant progressivement la dynamique, les formes des lignes mélodiques, la pulsation. Dans la durée, l'auditeur est un peu perdu, face à des interprètes très concentrés mais ne communiquant sans doute pas assez les uns avec les autres – cette œuvre est la seule à être exécutée avec un chef, Matalon lui-même à la baguette, et ne bénéficie donc pas de l'alchimie particulière de la musique de chambre.

Vanessa Benelli Mosell, Florent Jodelet, Sébastien Vichard et Adélaïde Ferrière dans <i>L'Éclair</i> © Radio France / Christophe Abramowitz
Vanessa Benelli Mosell, Florent Jodelet, Sébastien Vichard et Adélaïde Ferrière dans L'Éclair
© Radio France / Christophe Abramowitz

Programmé juste avant l'entracte, le seul représentant d'une école française dans ce concert est Hugues Dufourt. L'Éclair s'ouvre sur la citation du fameux poème de Rimbaud, œuvre en prose tirée d'Une saison en enfer, bouleversante de dramatisme et de révolution de l'esprit. La pièce démarre avec des accords dissonants donnés par le vibraphone, ponctués du gong. Les pianos s'introduisent plus tard, chaque note étant donnée à intervalles très réguliers, prenant beaucoup de temps avant de passer à une autre dynamique. Avec une écriture aussi épurée et une interprétation note-à-note, on perd peu à peu la notion de phrasé. Les timbres sont variés et pourtant la pièce tourne rapidement en rond. Malgré de beaux instants, l'œuvre reste peu engageante et semble décalée par rapport à l'intensité du texte dont elle s'inspire. Et la virtuosité exigée par la partition, bien qu'impressionnante, ne suffit pas pour emporter le public.

On est en droit de s'interroger sur l'émotion, dans une période et un lieu où la composition est d'abord cérébrale et où l'instinct a peu sa place, où la transcendance peut se perdre dans les replis de l'écriture. Certaines œuvres d'une vie, comme celle de Rihm, sont capables de perdurer l'héritage de leurs mentors tout en affirmant personnalité et sentiments. Il a compris très tôt comment faire passer sa patte et un fort ressenti dans une courte œuvre pour piano seul. On espère donc beaucoup de ce que Présences va nous faire découvrir de ce personnage.

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