L'Ensemble intercontemporain se joint à l'Ircam dans le cadre du festival ManiFeste. Dans la salle des concerts de la Cité de la musique, on nous invite à une soirée dédiée aux créations. Chaque œuvre se fait portrait de son compositeur, quatre musiciens aux profils parfois radicalement différents, aux influences, origines et générations diverses, promettant une soirée variée et surprenante.

Matthias Pintscher © Franck Ferville
Matthias Pintscher
© Franck Ferville

Toutes les œuvres au programme sont écrites pour grand ensemble, dans des formations plutôt classiques, à de petites exceptions près. La pièce du Chilien Roque Rivas, Campo abierto (Champ ouvert) ajoute un dispositif électroacoustique qui traite en direct les sons produits par les instruments pour les diffuser dans les enceintes présentes partout dans la salle. C'est Augustin Muller, réalisateur en informatique musicale, qui est aux commandes de l'équipe technique Ircam derrière la table de mixage. La musique commence, très douce sous la baguette de Matthias Pintscher, par les deux clarinettes au centre du plateau. Celles-ci tournent autour d'une seule et même note, sans vibrer, sans nuance, leurs timbres se confondant dans l'homophonie. La simplicité extrême rappelle le grain pur d'un synthétiseur. Les timbres des autres instruments se fondent les uns avec les autres, ouvrant la scène comme un éventail, s'amusant avec l'espace et faisant de la musique un jeu qui se transmet de pupitre en pupitre.

Un peu plus tard, les sons sont récupérés et envoyés dans la salle, entourant les spectateurs. Des notes hypnotiques de célesta tournent quelques instants autour du public dans un manège lent. En dehors de cela, on se pose la question de la nécessité du dispositif live. L'espace étant déjà un élément exploité sur scène, les enceintes n'ajoutent pas grand-chose : les procédés utilisés sont trop timides pour développer une plus grande immersion – quelques échos, des prolongations de notes, des ricochets – et il n'y a rien qui tranche, qui justifie la présence de cet artifice peu nécessaire. Si beaucoup de travail a certainement été passé dans l'informatique de l'installation, on ne l'entend pas dans les idées musicales qu'elle met en œuvre.

Le Lieu et la formule de Frank Bedrossian s'ensuit et sa proposition est ambitieuse : celle d'intégrer à la partition huit extraits des Illuminations d'Arthur Rimbaud. Ces textes sont longs, parfois lourds, mais ils seront dits par les musiciens entre leurs interventions à l'instrument, le tout en seulement vingt-cinq minutes de musique. Par on ne sait quel étrange tour de magie, cela fonctionne. Le texte est à peine reconnaissable par endroits, chaque musicien n'en dit qu'un passage entre quelques notes, les uns en même temps que les autres, ou bien de longues parties en sont rendues à de vagues murmures, mais peu importe. Tant de procédés ne dénaturent pas les poèmes et leur prose, mais au contraire amplifient leur dimension musicale. Les mots deviennent des objets musicaux au même titre que ceux produits aux instruments. On parcourt plusieurs paysages, à l'image des derniers voyages de Rimbaud, jusqu'à ce que les instruments soient parfaitement oubliés et que les musiciens de l'intercontemporain déclament chacun des bouts de textes en chuchotements intenses. Les derniers mots sont dits enfin à l'unisson, meurent dans le silence : « Ses souffles – son corps – son jour. »

Après une œuvre de caractère, il n'est pas évident de remplir les attentes désormais élevées. C'est au tour de l'Echo-Manifeste pour ensemble de Benoît Sitzia, benjamin de la soirée. L'œuvre est la plus courte du programme (moins d'un quart d'heure) et semble se concentrer sur des suites diatoniques et chromatiques, sur les conflits qui peuvent résulter de leur rencontre. Pour une pièce inédite, elle est étrangement familière. Expérimenter les suites, à l'image de courants connus fascinés des systèmes d'écriture, empêche l'émergence d'une personnalité forte. Sans doute est-il difficile de se démarquer entre des compositeurs aux choix musicaux plus tranchés que soi.

Magnus Lindberg est le dernier et le plus expérimenté des compositeurs de ce soir. Ses influences finlandaises sont loin de l'intelligentsia parisienne et cela se ressent dès les premières notes de Shadow of the Future. Entre le dodécaphonisme et un pentatonisme très influent, l'œuvre mélodique rappelle le siècle dernier voire de la musique de film. Elle s'en distingue cependant par des éléments essentiels : d'abord, aucun repère n'est laissé aux auditeurs – aucun thème n'est distinguable, repris ou répété. Ensuite, chaque montée lyrique est cassée, coupée en plein vol par une agression, une flopée de petits éléments complètement contraires à l'esthétique d'abord proposée. Inspiré de la poétesse Edith Södergran et de son expérience de la Première Guerre mondiale, Lindberg propose une œuvre dure mais optimiste qui ne manque pas de capter l'attention de ses auditeurs. Une belle manière de finir un concert qui aura rempli ses promesses.

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