C'est à une soirée proprement extraordinaire qu'était invité le public lors du concert donné par l'Orchestre philharmonique de Strasbourg à l'effectif renforcé de manière impressionnante, le 7 juin dernier au Palais de la Musique et des Congrès de la ville. Parmi les instruments à la stature la plus visible, on ne compte pas moins de huit contrebasses et six harpes ! Deux chœurs, celui de l'Opéra national du Rhin et le Chœur Gulbenkian joignent et font alterner leurs voix pour servir un inoubliable Roméo et Juliette de Berlioz. L'ensemble est placé sous la direction de John Nelson dont le talent, la gestique, les postures, la figure d'antique coryphée ne font pas seulement de lui un grand directeur musical mais un véritable dramaturge. Dans ses mains qu'il tend vers l'orchestre, sur son visage lorsqu'il se tourne vers la salle, accompagnant à pleine voix instrumentistes et chanteurs, le mythe shakespearien renaît avec tout l'éclat voulu par Berlioz. Chanteurs solistes d'un drame savamment mis en espace entre la scène et la salle d'où les chœurs se font voir et entendre, Joyce DiDonato, Cyrille Dubois et Christopher Maltman (Père Laurence) font vivre les scènes de manière particulièrement prenante.

John Nelson
© Nicolas Roses

Les trilles répétés des cordes et l'augmentation de la masse sonore à mesure que les vents entrent en jeu installent dès les premiers instants un sentiment de fébrilité, de tension, rendu palpable par l'orchestre. Le cadre est posé, celui d'un champ ouvert aux violentes échauffourées qui s'annoncent entre les Capulet et les Montaigu. Les cuivres aux éclats fournis et guerriers sonnent le début des hostilités puis, par bonheur, le rétablissement de la loi voulu par le prince. Les autres pupitres suivant des lignes claires et bien distribuées parviennent à dépeindre paradoxalement le parfait désordre de la mêlée. Dans le prologue, le chœur, en un style inhabituel de choral-récitatif au demeurant bien articulé, amorce un dialogue avec les strophes chantées par les solistes pour expliquer les enjeux de la situation où se noue le drame. L'enchaînement entre les parties vocales est fluide, rendant le récit lumineux. Joyce DiDonato, de sa voix de mezzo-soprano forte et posée, ornementée par la ligne inspirée de la harpe, aborde le propos narratif avec bonheur jusque dans les vers les plus difficiles à rendre. Rien n'est jamais perdu de la richesse et de la chaleur de son timbre. Par sa vivacité et son expressivité saisissantes, le ténor Cyrille Dubois inscrit son Scherzetto dans une ambiance dont la verve et la fantaisie féerique, partagées avec le chœur, séduisent.

Cyrille Dubois et Joyce DiDonato devant les chœurs
© Nicolas Roses

La deuxième partie de cette symphonie dramatique est d'abord confiée à l'orchestre. Sa cohésion sans faille, la puissance et la profondeur suggestives des cordes puis des bois venant donner toute son ampleur au thème de la solitude de Roméo, conquièrent le public. La Grande fête chez Capulet est l'occasion de faire briller le tutti conduit de façon éclatante sans qu'aucun effet de réverbération acoustique ne se produise ; superbe résultat au vu du nombre d'instruments, des fortissimos et du rôle majeur de cuivres et percussions à la qualité et à l'engagement débordants.

Loin de l'ivresse de la fête, la Scène d'amour fait entrer les ténors et basses des deux chœurs invités, celui de l'Opéra national du Rhin et le Chœur Gulbenkian placés dans la salle sur les côtés, à droite et à gauche, produisant un habile effet stéréophonique. L'orchestre, les chanteurs et leur chef sont en complet accord pour interpréter de manière souple et fine ces pages marquées par les nuances, les changements de tempo, les sonorités lumineuses et variées d'une composition et d'une orchestration somptueuses.

L'acte III et le finale sont riches d'un contraste pathétique entre l'atmosphère funèbre qui accompagne les derniers instants des deux amants et l'exhortation à la paix d'un Père Laurence heureusement entendu par les protagonistes qui laissent éclater l'allégresse d'une concorde retrouvée dans une éblouissante conclusion. Le personnage du Père Laurence est habité de manière magistrale par la basse Christopher Maltman, n'était un vibrato un peu trop théâtral parfois pour un propos de nature morale. Il est vrai que la magnifique prestation proposée en cette soirée se tient à la limite de la théâtralité et du concert symphonique, l'œuvre est ainsi conçue. En parfaite symbiose avec les chanteurs et les instrumentistes, John Nelson en tire un parti qui la porte à une hauteur poétique et musicale qui fera date.

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