Certaines mises en scène, pas déshonorantes mais considérablement fades, s’intègrent au répertoire d’Opéras prestigieux, parcourent l’Europe – voire le monde – des années durant sans qu’on s’explique ce qu’ont pu y voir leurs commanditaires, sans doute rassurés par la primauté de la musique sur le scénique. Celle du toujours inventif et sincère Herbert Wernicke n’en fait évidemment pas partie. Âgée de bientôt vingt ans – puisque créée en 1997, cinq ans avant son décès – cette production ne semble pas avoir pris une ride, et se place encore avec justesse entre relecture et respect du texte. Transposée de son XVIIIème siècle d’origine au début du XXème – période de composition de l’opéra –, toujours en terres viennoises, l’action gagne avec Wernicke en échos entre passés et présent. Ce faisant, elle extrait sans difficulté la substance de l’œuvre.

<i>Der Rosenkavalier</i>, mise en scène d'Herbert Wernicke © Emilie Brouchon / Opéra national de Paris
Der Rosenkavalier, mise en scène d'Herbert Wernicke
© Emilie Brouchon / Opéra national de Paris

Le livret d’Hugo von Hofmannsthal, narrant l’amour naissant des jeunes Octavian et Sophie, à la barbe de la sublime maréchale, vieille maîtresse élégamment éconduite, et du baron von Ochs, ogre vieillissant pressé de convoler avec la fraîche et naïve Sophie, ne raconte que ça : le passage, sans violence ni amertume, d’une ère à l’autre. « Le temps est une chose étrange. Tant qu'on se laisse vivre, il ne signifie absolument rien du tout. Et puis, brusquement, on n'est plus conscient de rien d'autre » chante avec émoi mais sans reproche l’émouvante maréchale sentant venir l’heure des adieux, sous les traits de la vibrante et mélancolique Michaela Kaune. Sa performance, formidable, fait d’ailleurs oublier qu’elle remplace jusqu’au 18 mai la tout aussi formidable Anja Harteros.

La musique d’un Strauss approchant la cinquantaine et raffinant son style, se montre comme toujours au diapason de son librettiste de génie, avec qui il collaborera encore sur cinq autres opéras – ce Rosenkavalier faisant suite à Elektra. Loin de la recherche de modernité wagnérienne d’un Salomé auquel André Gide reprochera sa « mobilisation indiscontinue de toutes les ressources », Richard Strauss opère un assemblage musical d’une grâce insoupçonnée. Dans la lignée des Noces de Figaro, et de la collaboration de Da Ponte et de Mozart, il convoque tout d’abord le logos de l’opera buffa. Octavian, dans sa tessiture de mezzo soprano – parfaite Daniela Sindram – attribuée aux jeunes garçons encore inconstants, n’est pas sans évoquer le Chérubin s’éprenant de la Comtesse Suzanne pour mieux s’en détourner, la dimension comique en mois. Le baron von Ochs – gargantuesque Peter Rose –, despote ridicule, incarne une ère définitivement révolue de cet opéra-là.

Mais également le bel canto – chapeau au brillant ténor Francesco Demuro, qui ne semble pas manquer d’humour – ainsi que les héritages d’une atonalité en voie d’avènement – un an plus tard, le Pierrot Lunaire de Schönberg verra le jour. Le tout, au tempo de fausses valses viennoises, se délie dans une musique d’une substance et d’une souplesse non sans évoquer la densité et la texture des phrases mahlériennes, une certaine pudeur en plus. Sous la baguette de Philippe Jordan, l’Orchestre ne fait pas un pli, accompagné de Chœurs et de chœurs d’enfants en très grande forme : on sait que ces pages, non contentes de sonner délicieusement à l’oreille des spectateurs, sont également un plaisir assez inégalé pour les musiciens, qui n’ont ici pas manqué des nécessaires suavité et précision.

Ainsi, le sublime duo d’Octavian et de Sophie – éclatante et ronde Erin Morley –, «Mir ist die Ehre widerfahren », en tenue de Fred Astaire sur des marches illuminées ne sera pas sans évoquer les hollywoodiennes danses de l’escalier, mais sans l’ombre d’une ironie ou du redouté kitsch. L’ère de Korngold, et de l’Amérique résonne déjà dans les mélodies sucrées de Strauss, et Wernicke l’a très bien compris. La douceur et la profondeur ne se situent pas en-deçà des grandes robes à la Sissi et des paillettes, ni de ce magnifique décor tout en miroirs et trompes-l’œil, mais bel et bien en elle : toujours à la surface.

*****