20h. Les spectateurs sont (presque) installés dans le Grand Théâtre de Provence, le Philharmonia Orchestra est accordé et tout le monde n’attend plus que le chef. Esa-Pekka Salonen se fait désirer. Le public commence à trépigner (gentiment) quand le maestro finlandais fait son entrée pour lancer ce concert réunissant Les Océanides de Sibelius, la création française du Concerto pour violoncelle de Salonen et L’Oiseau de feu de Stravinsky.

Esa-Pekka Salonen © Clive Barda
Esa-Pekka Salonen
© Clive Barda

Le programme réunit des œuvres à évocations narratives fortes, à commencer par le poème symphonique Les Océanides de Sibelius, sans doute le moins connu du compositeur finlandais. La partition de 1914 est surprenante, toujours imagée, à l’instar de cors majestueux venant ouvrir tout un paysage musical après l’introduction sautillante des flûtes. Même si la baguette de Salonen se révèle extrêmement souple et légère, servie par des cuivres superbes ou encore des interventions magnifiques dans les bois (Timothy Rundle pour le solo de hautbois suspensif de la fin du poème), le tout a du mal à fusionner. L’orchestre se contente de juxtaposer sans chercher à assembler les différents plans sonores, morcelant ainsi le discours musical. Le mouvement ondulant et ininterrompu des vagues manque de vitalité et s’avère trop artificiel pour convaincre. Ces défauts vont toutefois nettement s’atténuer dans le Concerto pour violoncelle.

Quelle musique complètement folle que cette œuvre de Salonen ! Cette pièce de 2016 est très instable rythmiquement et musicalement, passant de moments chaotiques complètement atonaux à des passages bien plus lyriques, voire folkloriques (trait de cor anglais dans le premier mouvement, noté « Du chaos à la ligne »). Salonen fait évoluer sa musique entre grande tension et instants de grâce suspensifs à l’image de la première intervention du violoncelle solo dans le premier mouvement. C’est en tout cas de bout en bout une œuvre ironique (citation brève mais bien placée du scherzo de la Symphonie n° 4 de Tchaïkovski dans le dernier mouvement) voire délirante, avec un côté presque schizophrénique comme le début du deuxième mouvement, qui fait entendre une onde sonore obsessionnelle fascinante aux violoncelles.

Des oiseaux apparaissent dans la deuxième partie du mouvement, réalisés par Truls Mørk au moyen de glissandi effectués sur toute la corde et démultipliés par une mise en espace sonore d’Ella Wahlström absolument géniale. Le violoncelliste offre tout du long une palette de couleurs infinies et une virtuosité correspondant très bien à la définition donnée par Salonen dans le programme, pour qui « un vrai virtuose est capable de saisir la beauté et l’expression dans les passages les plus calmes, de combler l’immobilisme, en faisant recours à son imagination ». Au contraire des Océanides, on ressent parfaitement ici un mouvement cyclique et une ligne musicale fluide malgré les nombreux changements de tempos et de mesures. Par son écriture complexe mais très lisible, Salonen ne facilite pas sa tâche de chef, mais le maestro ne démérite pas, se donnant pleinement jusqu’au bout du Concerto. Il est aidé par un Philharmonia Orchestra extrêmement réactif face à la moindre indication. Il faut enfin saluer la performance du pupitre des percussions dans une partition particulièrement difficile, en particulier pour Emmanuel Curt (aux congas et aux bongos), placé au même niveau que Truls Mørk dans le dernier mouvement.

C’est ainsi presque naturellement qu’aux oiseaux contemporains de Salonen succède L’Oiseau de feu de Stravinsky. D’une clarté inouïe du début à la fin, la gestuelle de Salonen est nette, précise et surtout si énergique. À la fois directif mais sachant laisser au Philharmonia un espace d’expression, il montre une technique infaillible et une capacité époustouflante à pousser l’orchestre jusque dans ses retranchements. Il parvient par exemple à obtenir des fortissimo fracassants dans le second tableau ou bien à faire changer la sonorité de l’orchestre en très peu de temps, provocant des ruptures d’atmosphère qui donnent vie à la partition. Toutefois, Salonen donne et demande tellement que presque logiquement le Philharmonia Orchestra a du mal à le suivre dans certains passages, en particulier dans le premier tableau : l’orchestre reste un peu trop prudent et manque de cohésion sonore. Malgré tout, il convient là encore de souligner l’extraordinaire qualité des pupitres pris collectivement (des cuivres encore et toujours très homogènes) et individuellement (brillant Samuel Coles à la flûte).

Le choix du bis ne pouvait pas mieux tomber pour terminer ce concert presque ornithologique avec « Le jardin féerique » de Ma Mère l’Oye de Ravel, faisant décoller le public vers les cimes, rejoignant les oiseaux musicaux égrenés ce soir-là.

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