Depuis plusieurs années, Pierre Hantaï s’est forgé une réputation d’interprète de référence du répertoire baroque, notamment chez Bach (les Variations Goldberg jouées plus de cent fois sur scène !) et Scarlatti (Sonates enregistrées chez Mirare). Ce dernier suscite une attention particulière de la part du claveciniste qui porte le souhait de le faire davantage connaître au public. Ce programme 100% Scarlatti, ce soir à l'Auditorium du Louvre, en est la parfaite illustration. Il présente en effet des pièces de tonalités et d’époques différentes qui rendent bien compte des influences que le compositeur a reçues au fil de ses voyages en Italie, en Espagne ou au Portugal. L’écriture n’a pas été la seule à évoluer : au fil des années, le clavecin a gagné un registre de plus en plus important, permettant à Scarlatti de déployer toute la virtuosité de son œuvre. Ce que ne manque pas de rappeler l’interprète en début de concert dans un geste de médiation apprécié, fidèle à son intention pédagogique de sensibilisation du public à cette musique d’une variété infinie.

Pierre Hantaï © Steven Pisano pour Bachtrack
Pierre Hantaï
© Steven Pisano pour Bachtrack

Tout semble révéler des conditions idéales d’écoute. Mais après cinq minutes de jeu, Pierre Hantaï se lève et souligne un bruit de fond, un bourdon provenant apparemment de travaux au lointain. Les lumières se rallument, le claveciniste disparaît un moment de la scène, puis revient la mine résignée. Il enchaînera l’ensemble de son programme, tournant les pages de son recueil d’un geste nonchalant et ne laissant que trop peu apprécier les silences entre chaque ouvrage. L’atmosphère semble parfois être à l’expédition, ce que corrobore le bruit ambiant qui ne fait assurément pas bon ménage avec la finesse et la richesse sonore déployée par le clavecin sous les doigts du musicien. Celui-ci en fait toutefois fi et préserve un sang-froid louable au fil du concert.

Ce qui ressort de cette interprétation, outre une patte virtuose qui embrasse des déluges de gammes et d’arpèges, c’est un jeu vivifiant et inventif entre introversion et extraversion, complètement en phase avec les audaces d’écriture du compositeur. Pierre Hantaï s’approprie le texte pour en offrir un matériau vivant et complexe. Aucune des pièces n’est monochrome. Et l’on perçoit rapidement une connaissance intime de la partition qui s’incarne dans un discours guidé de bout en bout, la conduite des phrases étant assurée avec brio. Dès la Sonate en ré mineur K. 213, les deux lignes qui dialoguent en contrechant sont articulées avec tact et délicatesse, visant une même cadence. À trois comme à quatre voix, le claveciniste reste un polyphoniste aguerri, et les motifs construits en imitation en sont le plus bel exemple.

La vie que l’interprète insuffle dans chacune de ces voix marque également les esprits. Si les passages évocateurs de la guitare sont attaqués avec un jeu métronomique et implacable (martelant des accords réguliers à la main gauche), les lignes plus horizontales montrent des mélodies avec une grande souplesse rythmique. Des basses résonnent avec un léger décalage rapidement rattrapé, une ornementation vient brièvement accélérer le phrasé, et l’interprète souligne les effets syncopés pour mieux retenir notre souffle (Sonate en sol mineur K. 234). Si le résultat est d’une rare élégance dans les tempos lents, il apparaît moins pertinent dans certains extraits rapides où il laisse le sentiment d’un jeu moins assuré et bancal. La liberté d’interprétation semble alors prendre le pas sur la structure de l’œuvre – ce qui convient cependant aux passages volontairement écrit dans le style du prélude improvisé.

De retour sur scène, Pierre Hantaï fait preuve d’une solennelle gravité dans un bis dédié à Couperin, avant de saluer le public avec le même esprit et de quitter l’espace sur les légers bourdons qui l’auront accompagné pendant tout le concert.

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