À peine les salles de concerts ont-elles adapté leurs horaires en application du couvre-feu qu’elles apprennent un reconfinement national qui les obligent une nouvelle fois à fermer leurs portes au public pour un temps indéfini. Si cette nouvelle période s’annonce différente, avec la possibilité de maintenir la diffusion de concerts sans public, il n’en reste pas moins qu’une étrange atmosphère règne ce jeudi soir dans l’Auditorium de Lyon, où les spectateurs comme les musiciens et les techniciens savent que ce concert est le dernier avant un bon moment. Pour ajouter au climat déjà pesant, la directrice de l’Auditorium annonce que le concert est dédié aux victimes de l’attentat de Nice perpétré le matin même. C’est donc peu dire que c’est une soirée assez spéciale qui s’annonce. Nicholas Angelich la fera entrer dans une autre dimension, venant scotcher le public avec un Concerto pour piano nº 3 de Rachmaninov absolument bouleversant.

Nicholas Angelich
© Jean-François Leclercq / Erato

Mais avant cela c’est la Symphonie nº 5 de Schubert qui ouvre le concert, avec le chef invité associé de l’Orchestre National de Lyon Ben Glassberg, remplaçant l’ancien directeur musical Leonard Slatkin bloqué aux États-Unis. D’un pas franc et assuré, il affiche clairement son souhait d’effacer la morosité ambiante en lançant la symphonie dans un tempo vif et entraînant. Les musiciens paraissent d’ailleurs surpris puisqu’un léger décalage se fait entendre entre les cordes et la petite harmonie, obligeant le chef à légèrement ralentir pour mettre tout le monde d’accord. Après un premier mouvement par conséquent un peu poussif et déséquilibré sur le plan sonore (trop de cordes et pas assez de bois), l’orchestre trouve une cohésion sonore dans l’« Andante » qui suit, où Glassberg appuie habilement les premiers temps pour mieux laisser chanter et respirer les musiciens. On est aussi conquis par le trio du « Menuetto », champêtre et léger, malgré une palette de nuances et de couleurs trop restreinte.

Cet aimable moment schubertien sera bien vite éclipsé par un mastodonte : le Concerto pour piano nº 3 de Rachmaninov, avec en guest star le grand Nicholas Angelich qui termine sa tournée française après des passages par Paris, Montpellier ou encore Châteauroux. On se doute dès le début que le pianiste, arrivant sur scène avec sa traditionnelle nonchalance, ne va pas livrer une version démonstrative et musclée : le premier (fameux) thème est pris dans un tempo relativement lent, mis en exergue par une sonorité plutôt sombre si ce n’est ténébreuse. Le rapport au temps sera d’ailleurs tout du long une composante clé de son interprétation. Comme si le soliste voulait à tout prix faire durer le plus possible le concerto et retarder l’arrivée du confinement, Angelich étire résolument le discours. Il aura rarement été entendu une cadence aussi lente et décomposée dans le premier mouvement ainsi que d’importantes variations de tempo à chaque retour du thème principal, systématiquement moins allant que le reste. Ce n’est certainement pas pour déplaire : loin de conduire à l’ennui, le pianiste manie avec une grande sensibilité l’art du mystère par des notes suspendues dans un geste artistique touchant. Angelich sait ainsi être pesant sans être lourd dans ses accords et lyrique mais pas sirupeux dans les envolées du deuxième mouvement.

L’orchestre se montre plus énergique qu’en première partie : on salue ici l’intervention des cors et des timbales comme un coup du sort qui s’acharne, là un solo admirable du pupitre des altos venant chercher la mélodie avec beaucoup d’engagement. Glassberg se montre solide sur le podium, bien à l’écoute du soliste et de ses envies : il le suit incontestablement dans un troisième mouvement parfois très jazzy et hollywoodien, parvenant à amener ses troupes au meilleur.

Loin d’avoir plombé la soirée avec un concerto de Rachmaninov étonnamment recueilli et délicat, Nicholas Angelich est venu au contraire offrir un pur moment de poésie, suspendu, avant que chacun ne regagne son logis durablement marqué par la prestation du pianiste, et déjà mélancolique à l’idée de ne plus franchir les portes d’une salle de concert avant au moins un mois.

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