Aller au concert à l’époque du Covid-19, c’est un peu partir à l’aventure. Ayant repris ses concerts depuis le mois dernier, le Belgian National Orchestra s’est vu forcé d’innover : vente des places uniquement par ordinateur, programme disponible à l’entrée du Palais de Beaux-Arts en scannant sur son téléphone un code QR affiché sur un écran, jauge ramenée à environ 500 spectateurs masqués sur les 2.200 que peut en théorie accueillir la salle Henry Le Bœuf. De là l’excellente idée – la nécessité étant depuis toujours la mère de l’expédient – de ramener les concerts de l’Orchestre national à une durée d’environ une heure, et de donner le même programme à deux reprises sur la soirée, une fois à 19h et l’autre à 21h15.

Antony Hermus © Marco Borggreve
Antony Hermus
© Marco Borggreve

Hugh Wolff, le directeur musical du BNO, étant retenu en raison de la situation sanitaire aux Etats-Unis, son remplacement devait dans un premier temps être assuré pour le présent concert par la prometteuse cheffe ukraino-finlandaise Dalia Stasevska, remplacée ensuite à son tour par le chef néerlandais Antony Hermus. Lorsque l’orchestre prend place sur la scène pour interpréter les Troisièmes Symphonies de Schubert et de Sibelius, on se rend compte que les mesures anti-Covid sont passées par là. Les musiciens – dont beaucoup arrivent prudemment masqués avant d’ôter leur masque une fois installés – sont à distance respectueuse les uns des autres (ainsi, dans les rangs des cordes, chacun des instrumentistes dispose de son propre pupitre) et le chef, arrivé lui aussi masqué, se trouve séparé des musiciens par un paravent de plexiglas à trois volets.

Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte que les musiciens de l’Orchestre national ont vraiment envie de jouer et veulent se montrer sous leur meilleur jour. Optant judicieusement pour un effectif de cordes réduit (deux contrebasses à peine), Antony Hermus trouve d’emblée le style adéquat pour l'œuvre de jeunesse schubertienne, pleine de joie de vivre et qui doit tant à Haydn dans les traits spirituels du hautbois et les interventions impertinentes du basson – même si les passages pleins de lyrisme réservés à la clarinette sont déjà du plus pur Schubert. Dans l’« Allegretto », les cordes font de leur mieux pour être aussi viennoises que possible. Le menuet est enlevé avec une belle énergie mais sans brutalité, avec un trio délicieusement chantant et champêtre. Les cordes impressionnent à nouveau par leur précision dans un brillant « Presto vivace » conclusif qui pourrait être tiré d’une ouverture de Rossini.

Autant le chef néerlandais s'est montré d’un élégant classicisme dans Schubert, autant il va impressionner par son intelligence et sa rigueur dans la Troisième Symphonie de Sibelius, à la tête cette fois-ci d'un orchestre bien sûr plus étoffé. Hermus n’aborde pas du tout l’œuvre  – certes la plus courte des sept symphonies de l’auteur – comme la « Pastorale » à laquelle on la ramène souvent. Le maestro la considère visiblement comme aussi rugueuse et grandiose que les quatre dernières symphonies du maître finlandais. Cette approche superbement cohérente réussit à sans cesse nous émerveiller devant les étranges audaces de l’œuvre, comme ces chastes flûtes sur fond de contrebasses dans le premier mouvement ou ce climat nordique où la musique semble sourdre des profondeurs dans l’« Andantino ». Le chef sait parfaitement saisir l’étrangeté profonde de cette musique et nous présente un Sibelius souverain mais jamais aimable, comme dans le « Moderato » final, abordé avec un impressionnant sérieux et auquel Hermus donne le caractère inexorable qu’il réclame.

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