Dix ans après le décès de Pina Bausch, le Tanztheater de Wuppertal fait appel à Dimitris Papaioannou pour créer une œuvre. Quel défi de produire un nouveau spectacle pour cette compagnie qui compte tant de chefs-d’œuvre à son répertoire ! Dans Since she, le chorégraphe grec réussit pourtant bien à nous rappeler l’état d’esprit de Pina Bausch tout en imprégnant sa création de son univers personnel, empreint d’images fortes, alliant illusions d’optique et tableaux de la Renaissance. La pièce ne manque pas de situations drôles et touchantes dans une mise en scène créative et intelligente. Cependant, on regrettera le manque de chorégraphie d'une création très picturale mais totalement dénuée de mouvements véritablement dansés. Quel dommage de se priver ainsi du talent chorégraphique des danseurs !

<i>Since she</i> de Dimitris Papaioannou à La Villette © Julian Mommert
Since she de Dimitris Papaioannou à La Villette
© Julian Mommert

Dans la Grande Halle de La Villette, le spectacle s’ouvre sur une scène très bauschienne : un des danseurs apparaît debout sur une chaise et extirpe des coulisses une autre chaise. Les acteurs se faufilent en devant faire circuler les chaises sans jamais toucher le sol, rappelant le très célèbre Café Müller créé par Pina Bausch en 1978. Dimitris Papaioannou place ainsi de nombreux clins d’œil aux spectacles de Pina Bausch, de manière touchante et fine. Les costumes sont d’ailleurs toujours des habits de soirée et les femmes portent chaussures à talon et cheveux longs, s’inscrivant dans la continuité de l’univers de la chorégraphe allemande. Et c’est là l’intérêt du spectacle du metteur en scène grec : il respecte l’univers bauschien tout en y introduisant son esthétique. Il arrive à allier des situations drôles et risquées, si chères à Pina Bausch, à des tableaux type Renaissance. Sous nos yeux renaît ainsi la Vénus de Botticelli, interprétée par une des danseuses aux cheveux longs et roux ; puis une femme aux bras multiples cuisine très rapidement sur une table de manière drôle et théâtralisée comme surgissant d’une pièce de Pina Bausch.

<i>Since she</i> de Dimitris Papaioannou à La Villette © Julian Mommert
Since she de Dimitris Papaioannou à La Villette
© Julian Mommert

Dimitris Papaioannou joue beaucoup avec la lumière et les couleurs pour créer des illusions d’optique. Il parvient ainsi à nous faire croire qu’une tête se détache d’un corps ou qu’un corps possède deux têtes. Il utilise également des objets qui créent des situations surréalistes : une femme à la longue robe en carton possède quatre paires de jambes – quatre danseuses dissimulent leur buste derrière la robe ; une autre revêt un masque de bélier… Ces scènes sont réussies et confèrent au spectacle un aspect surnaturel et magique. La scénographie est très travaillée et beaucoup d’objets sont employés de manière polysémique. Une cymbale sert tantôt d’instrument, tantôt de chapeau, ou encore de toupie. Des tubes vides figurent des béquilles mais sont aussi utilisés pour déséquilibrer un danseur qui y plonge ses bras, avant de finalement composer un tapis roulant sur lequel évoluent des tables renversées accueillant les danseurs.

On regrette tout de même que le spectacle s’enlise parfois dans des transitions un peu longues. La scène où les corps dévalent une montagne noire composée de matelas sombres se répète à plusieurs reprises sans apporter de sens très pertinent. Les scènes marquantes et belles ne manquent pas mais ne sont pas toujours liées les unes aux autres. La cohésion si forte dans les spectacles de Pina Bausch n’est pas présente ici.

L’enjeu le plus intéressant de la pièce est clairement son aspect visuel et pictural. À la fin du spectacle, les danseurs se rassemblent devant un projecteur, mimant un groupe qui pose devant un appareil photographique sur retardateur puis se retournent et tracent, un par un, une marque dorée sur un tableau noir avant de s’en aller. Le symbole de la photographie comme celui du tableau nous interroge sur le caractère éphémère de la danse et du spectacle vivant auquel est confronté le Tanztheater qui ne peut se renouveler et vivre qu’en appelant de nouveaux chorégraphes à créer. En évoquant la permanence des sculptures antiques et des tableaux de la Renaissance, Dimitris Papaioannou cherche peut-être bien à pousser ici les limites de l’art éphémère qu’est le spectacle vivant.

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