S’inspirant du hip-hop autant que de la danse moderne, la chorégraphe Blanca Li est connue pour son aptitude à mélanger les styles. Elle met le mouvement au service de ses idées et développe ainsi des formes scéniques narrativisées, avec une dramaturgie très travaillée construite autour d’une thématique forte. Avec Solstice, présenté pour la deuxième fois à Chaillot, Blanca Li « souhaite contribuer à la dynamique de sensibilisation » concernant l’écologie, et affirme qu’il s’agit du « plus engagé de ses spectacles ». En lisant la note d’intention de la chorégraphe, on se sent d’emblée séduit par cette proposition ancrée dans un sujet brûlant d’actualité et on s’attend à être éblouis par un spectacle poétique au message puissant. Mais ce n’est pas ce qui se produit, du moins pas pour tout le monde ; si une grande partie du public semble émue et conquise à l’issue de la représentation, quelques personnes isolées affichent une nette déception. Une question de goûts, sans doute.

© Laurent Philippe
© Laurent Philippe

Pour dénoncer les catastrophes naturelles que subit la planète à un rythme effréné, les menaces qui pèsent sur l’avenir en raison de la négligence de l’Homme, et inciter à agir, quoi de mieux que mettre en scène les quatre éléments et rendre hommage à leur beauté, due aussi bien à leur fragilité et à leur majesté ? Dès le lever du rideau, on aperçoit sur le plateau nu – avec une partie inclinée au fond façonnant un accès en toboggan – quatre colonnes de verre où des corps des danseurs se dédoublent, décorés par des effets de lumière qui donnent à voir en eux le feu, la terre, l’eau et l’air. Cette séquence introductive, qui dure à peine une ou deux minutes, n’a pas d’intérêt particulier mais restera le moment sans doute le plus poétique du spectacle. On assiste ensuite à un enchaînement de tableaux, plus ou moins longs, mis bout à bout sans véritable logique (à l’exception de la dernière, les scènes sont complètement interchangeables), et souffrant de leur caractère trop explicite, souvent terre-à-terre. A l’exception des transitions inexistantes – musique coupée, noir scène – voire carrément ratées – les danseurs qui parlent en coulisses !  –, la performance artistique en tant que telle est aboutie et bien réalisée : la scénographie est intéressante, avec un système de draps blancs savamment agencés (comme des vagues) montant et descendant tour à tour pour recouvrir le plateau différemment ; les lumières diverses et les vidéos de paysages projetés sur ce dispositif ou directement sur le sol permettent de modeler l’espace pour créer des atmosphères adaptées à chaque tableau ; les 14 danseur.se.s débordent d’énergie et livrent avec efficacité voire ardeur les séquences chorégraphiques qui se succèdent.

Cependant, la qualité de leur interprétation indéniablement engagée ne suffit pas à compenser les faiblesses du spectacle, la première étant la musique. Le percussionniste Bachir Sanogo présent sur scène n’y est pour rien, au contraire, il insuffle aux moments les plus rythmiques une vitalité remarquable, et l’intensité solaire de son jeu électrise les danseurs. En revanche, la bande son (diffusée en même temps ou seule) n’apporte rien, et cela devient irritant ; les sons de synthé monochromes ultra compressés gâchent le plaisir d’apprécier un bon musicien en live et ne servent pas plus l’esthétique visuelle de la chorégraphie. Si on s’attarde un peu sur celle-ci, on se rend compte qu’il y a un discours bavard, beaucoup de changements de styles avec la succession des scènes, mais que l’ensemble sonne creux. Dans l’ordre sont évoqués le feu, la tribu comme communauté primitive utopique (saine et préservée), le vent, l’eau, la glace, la terre, celle-ci devenant lors du tableau final une sorte de poussière symbole de la pollution. Et chacun de ces éléments est illustré à tour de rôle, de manière archi littérale : spots rouges et bras agités tels des flammes pour le feu, puis pour la tribu frénésie d’une danse endiablée s’emparant des corps quasi nus (pourquoi cette quasi nudité et pas une véritable nudité, ou à l’inverse un véritable costume ?), plus tard enveloppement total des corps dans des costumes stretchs blancs pour représenter…les glaçons, et enfin masques sur la bouche pour évoquer la pollution… Une danseuse s’écrie même « I need water » avant son solo, pour que le public comprenne bien ce qu’elle incarne.

Pour donner de la force à ce message déjà on-ne-peut-plus littéral, Blanca Li imagine une chorégraphie fondée principalement sur la force physique : beaucoup de portés, des passages au sol dont des figures de hip hop, des mouvements d’ondulation mettant bien en valeur les morphologies sportives des danseurs, qui pourraient être des athlètes ou des gymnastes vu les compétences qu’on leur demande. Ce n’est clairement pas la grâce qui est recherchée, et c’est un peu dommage sur la durée. Il y a néanmoins des passages d’une belle intensité, comme certains duos plus abstraits, ou encore le tableau final mettant en scène sur le plateau recouvert de terre/poussière une sorte d’affrontement entre deux gangs énervés, enragés, prêts à en découdre jusqu’au sang – rendus fous par la non-viabilité de leur environnement. Malgré son aspect stylistique globalement peu convaincant, nul doute que l’on retiendra au moins de Solstice ce cri d’alerte asséné par Blanca Li : « c’est le moment d’agir ».

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