Des myriades de gerbes de fleurs ornent et embaument la grande salle du Musikverein de Vienne : des roses, des tulipes, des gypsophiles aux effets vaporeux, ou de fières gerberas chatoyantes, et tout cela à foison, sans demi-mesure quoiqu’avec un goût certain, sur tous les espaces libres de la scène ainsi que le long des loges. De nos places assises, au devant des loges, toutes ces merveilles sont à quelques centimètres du visage. Jamais l’on n'aura vu une telle décoration dans une salle de concert, et jamais l’on n'aura pu ressentir de manière si franche le plaisir exquis d’écouter de la musique tout en promenant son nez sur de telles efflorescences.

Les fleurs du Musikverein
© Sylvain Gaulhiac / Bachtrack

Il faut dire que les Viennois aiment célébrer. En dehors du Nouvel An, le traditionnel Concert de Pâques leur en donne une occasion parfaite : la célébration du printemps, dans tout ce qu’il a de bucolique et de vivifiant. Pour cette 49e édition, c’est le chef Markus Poschner qui dirige les Wiener Symphoniker ce soir à la suite de la démission récente d’Andrés Orozco-Estrada. Au programme de cette excursion musicale printanière : d’incontournables valses et opérettes dans la pure tradition viennoise (par Ziehrer, Goldmark, Korngold ou Johann Strauss), mais également le choix plus original, tout en étant à propos, du Concerto pour violoncelle et orchestre à vents de Friedrich Gulda (également viennois), servi par le violoncelle de Kian Soltani.

Quiconque interprète ces valses, polkas et opérettes au programme de ce soir doit maintenir un certain équilibre stylistique sans lequel ces œuvres sonnent hors-propos. Ces pièces ne tolèrent guère la moindre platitude d’exécution, en ce qu’elles symbolisent la célébration, la danse, le faste, le divertissement et les dorures des palais viennois. Néanmoins, surjouer les nuances et les dynamiques induit vite une lourdeur de mauvais goût. Il faut donc savoir s’enthousiasmer, mais avec style ! Ce style, Poschner et les Wiener Symphoniker rompus à ce genre d’exercice n’en manquent pas ce soir. L’une des grandes qualités du chef dans cette musique est d’être très attentif à la justesse des tempos et surtout à leurs changements. La grande cohérence dont il fait preuve permet de donner du relief à ces musiques. Le ton est donné dès la valse puis la polka initiales de Ziehrer : ici l’orchestre prend le temps de se délasser délicieusement, avec rondeur et générosité, là la fièvre de la danse rend la respiration haletante. Le jeu des dynamiques et des nuances est déployé d’une main de maître. Sous la baguette de Poschner l’orchestre n’est jamais avare des effets offerts par la partition, suffisamment bien menés pour avoir beaucoup d’allure et de classe sans une trop grande inertie. Saluons l’équilibre des pupitres, perceptible en particulier dans la valse Wiener Bürger où l’on apprécie la belle rondeur des violoncelles sous les strates claires des violons.

Le Concerto pour violoncelle et orchestre à vents de Friedrich Gulda est une œuvre passionnante, hors de toute classification, fidèle au polystylisme de son auteur, où le groove d’un rock effréné cohabite avec un Ländler de l’Autriche profonde et la marche impétueuse d’une fanfare alpine. Nous n’entendrons ce soir que trois des cinq mouvements – la totalité du concerto aurait pourtant été bienvenue ! Si le violoncelle amplifié de Kian Soltani sonne tout d’abord assez sec dans le médium-aigu (du fait de l’amplification), ce défaut se fera vite oublier tant l’auditeur est emporté par les palpitations grisantes d’une telle musique. Le soliste est très réactif, engagé, n’ayant peur de rien, incisif quand il le faut ou déployant une belle suavité lyrique dans l’Idylle. Poschner, l’orchestre et Soltani sont sur la même longueur d’onde, mutuellement attentifs à tous les soubresauts : c’est une réussite !

Mais la fête ne dure qu’un temps, et Soltani prend la parole pour annoncer son bis par lequel il rend un bel hommage à l’Ukraine en guerre : un arrangement de l’une des chansons les plus connues du folklore ukrainien, Un cosaque chevauche au-delà du Danube, évoquant la séparation avec sa belle d'un cosaque ukrainien partant pour la guerre. Rappelons que le Danube relie Vienne jusqu’à l’Ukraine à son embouchure… L'orchestre, quant à lui, nous gratifiera de deux bis viennois : des polkas rapides de Ziehrer et Josef Strauss, où se ressent l'ivresse d'une danse qu'on ne veut pas voir s'arrêter.

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