C’est une légende vivante qui s'invite à la fondation Louis Vuitton ce weekend : le compositeur Steve Reich en personne, pionnier des courants de la musique minimaliste et de la musique répétitive aux Etats-Unis. Après la venue d'Arvo Pärt l'année dernière, nous ne pouvons que saluer la volonté de la fondation de rendre honneur à ces grands noms qui ont marqué tout un pan de la musique occidentale durant le dernier demi-siècle, dans un cadre presque intime qui ne fait pas de cette venue un panthéon honorifique, mais d’abord un lieu de dialogue et d’échange avec le public. Des trois concerts programmés, nous assisterons au premier, dont le plat de résistance sera Drumming, grande fresque fascinante et hypnotique, précédée de Clapping Music, œuvre phare pour deux battements de mains, ainsi que Quartet, pièce récente écrite pour Colin Currie et son ensemble, qu’on aura la chance d’entendre ce soir.

Steve Reich
© Wonge Bergmann

Avec son éternelle casquette vissée sur la tête, Steve Reich, à plus de quatre-vingt ans, a un look qui ressemble à sa musique, en ce qu’ils sont tous deux ancrés dans la banalité du quotidien, jusqu’à l’ériger en principe. Mais cette banalité, à mille lieux d’être le reliquat de la conformité à une platitude qui ne dit pas son nom, est la matrice d’une démarche créative qui se veut débarrassée de toute complexité artificielle, démarche dont le ferment est la répétition. Des sons concrets de City Life, qui contient des bruits de klaxons et de sirènes de la ville New York, à l’aspect tribal des bongos de Drumming, la musique de Steve Reich est ancrée dans la réalité ; à l’opposé par exemple d’un Arvo Pärt – pour lequel le compositeur américain nous dit avoir une immense estime – dont la musique tend à s’extraire de la matérialité pour atteindre à un idéal spirituel.

Colin Currie
© Marco Borggreve

Clapping Music, interprété par Steve Reich et Colin Currie, fonctionne sur le principe du déphasage, où la complexité ne vient ni du matériau ni de la construction, tous deux élémentaires, mais de notre perception du rythme. Les frappements de main de Colin Currie sont nets et homogènes, tandis que le compositeur a une battue plus molle ponctuée d’accents.

Dans Drumming, le corps et le son sont rois. Neufs percussionnistes, deux chanteuses et un flûtiste réunis autour d’une rangée de bongos, de trois marimbas et de glockenspiels, servent un impressionnant rituel d’exploration de l’organicité de la percussion, dans lequel le public est impliqué autant que les musiciens. Le son implacable des bongos se mêle au ballet visuel des baguettes de bois, et le sonore et le visuel fusionnent en des rythmes qui, à partir de la simple battue régulière, se complexifient par ajout et déphasage des motifs. L’influence des percussions africaines, que Steve Reich est allé apprendre au Ghana, est évidente, et la prégnance de ces rythmes est telle qu’elle oblige l’auditeur à adopter un autre type d’écoute, qui kidnappe l’attention et la concentration.

La section suivante est consacrée aux marimbas, qui se répondent dans un halo sonore où tous les paramètres du son s’entrecroisent et se mélangent : rythme, mélodie, timbre, texture. Aux sons écris sur la partition, vient se superposer le monde fascinant des résonances, des harmoniques, des nappes sonores, à tel point que l’on croit percevoir un orgue Hammond ou des voix humaines. Et c’est justement sur cette ambiguïté que joue Steve Reich lorsqu’il introduit des voix, puis la flûte, qui imitent justement les sonorités créées par les percussions. L’agencement des musiciens sur scène et leurs déplacements, tous millimétrés, ajoutent à l’aspect cérémoniel de l’exécution, qui est, plus que toute autre œuvre, irréductible à la partition, compte tenu de la dépendance à l’acoustique et au placement dans la salle.

Saluons l’interprétation de Colin Currie et de son ensemble, pleine d’énergie, qui en 2011 a refait découvrir l’œuvre au compositeur, d’après ses propres mots.

Le concert est suivi d’un court échange sur scène avec Steve Reich et Colin Currie, interviewés par Arnaud Merlin. A la question du public :

  • Quels systèmes mathématiques utilisez-vous pour composer ? , le compositeur répond :

  • J’ai deux systèmes, voici le premier (il montre son oreille gauche), et voici le second (il montre son oreille droite) ».

Belle leçon !

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