C’est au bénéfice de deux Richard en un concert (Wagner-Strauss) que le futur directeur musical de l’Orchestre National de Lyon, le Danois Nikolaj Szeps-Znaider, ouvre la saison de l’Auditorium. Celui qui ne prendra ses fonctions qu’en septembre 2020 place d’emblée la barre haut pour les musiciens et lui-même, avec notamment Une vie de héros de Strauss. Avant cela, la première partie nous a offert les Quatre derniers lieder du même Strauss, précédés par un tube du répertoire germanique : l’ouverture de Tannhäuser.

Nikolaj Szeps-Znaider © Lars Gundersen
Nikolaj Szeps-Znaider
© Lars Gundersen

C’est un Wagner allant que fait entendre Szeps-Znaider dès le fameux premier thème énoncé aux cors, clarinettes et bassons. Le tempo initial surprend mais éclaire cette célèbre ouverture sous un nouveau jour, épique et conquérant. L’« Allegro » est lancé sans ménagement par le maestro qui opte pour un contraste soudain avec l’« Andante Maestoso » initial. En ressort une approche à la fois vivante et très nette du point de vue rythmique, bien qu’elle dévoile une limite : l’œuvre prend un tour très terre à terre, franc, qui vient à quelques endroits désarticuler le flot wagnérien. Propre techniquement, l'ouverture ne transcende pas l’auditoire. On est malgré tout saisi par la beauté et le fondu sonore des violoncelles et des altos, qui arrivent à faire fi du manque de réverbération de la salle. Plus globalement, les cordes font preuve de qualités sonores alliant transparence de jeu et profondeur expressive, ce dont tire parfaitement profit Szeps-Znaider.

On retrouve sans surprise ces caractéristiques dans les sublimes Quatre derniers lieder de Strauss. Les interventions de chaque soliste – en particulier du violon solo Giovanni Radivo qui témoigne d’un esprit quasi chambriste – s’insèrent admirablement dans la masse orchestrale. Les musiciens respirent ensemble, aidés par un maestro qui les mène avec un naturel déconcertant vers une écoute très attentive de la chanteuse, Genia Kühmeier. Trop attentive cependant ? Les ralentis très prononcés effectués avant presque chaque entrée de la soprano ne sont peut-être pas tous justifiés. Placée dans un écrin musical léger, portée par un orchestre souple et réactif, la chanteuse se positionne cependant en retrait dans l’orchestre, presque effacée, faisant oublier que c’est bien elle la soliste. Ainsi « Frühling » et « September » sont interprétés sans conviction, Kühmeier étant souvent couverte par un orchestre qui fait pourtant du mieux qu’il peut pour la soutenir. Le texte d’Einchendorff est susurré, le rendant incompréhensible même pour des germanophones. « Beim Schlafengehen » et « Im Abendrot » sont un peu mieux réussis, et la soprano réussit à incarner avec plus de verve cette partition même si elle reste encore trop peu audible.

La soirée se conclut par l'immense fresque orchestrale, complexe et intense, que constitue Une Vie de héros de Richard Strauss. Ce poème symphonique est assurément d’une grande difficulté tant pour le chef – qui doit savoir mettre en valeur chaque voix sans perdre le fil musical – que pour l’orchestre – que Strauss soumet, comme souvent, à rude épreuve. Szeps-Znaider montre une baguette précise, présente et élégante. Côté orchestre, les basses se démarquent dès le début en établissant un tapis sonore solide et chaleureux, avant que n’arrive, presque sur la pointe des pieds et sans aucune démonstration de force le violon de Giovanni Radivo pour affronter LE solo tant redouté. D'un calme olympien, le Konzertmeister lyonnais offre une belle leçon de violon, tout en retenue et en sobriété, sans pour autant dénaturer le caractère parfois espiègle ou acide de cette véritable épreuve virtuose.

Le reste du poème fait prendre conscience au spectateur des atouts individuels de l’orchestre : un basson au timbre chatoyant, un jeu d’une étourdissante ironie entre le hautbois mélancolique et la clarinette moqueuse. Mais Szeps-Znaider montre une attitude finalement assez sage au pupitre, presque en retrait aux moments où l’orchestre aurait le plus besoin de son impulsion, et ce en dépit d'une présence scénique imposante. Tout au long de la pièce, en particulier dans les grands tutti orchestraux, ce manque d’engagement se transforme en manque d’enthousiasme sinon de passion dans les rangs de l'orchestre. Les nuances forte paraissent au mieux mezzo-forte quand certains passages révèlent une simple superposition d’instruments sans lien organique entre eux.

Nikolaj Szeps-Znaider jouait gros en cette rentrée de l’ONL : à lui de montrer ses qualités techniques, son écoute et sa capacité, en tant que futur directeur musical, à porter l’orchestre au-delà de ses limites. Le chef danois a validé les deux premières attentes. Pour la troisième... rendez-vous en février 2020 !

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