Pour l’ouverture de la saison 2019/2020 de son Ballet, l’Opéra de Paris a convié le photographe et architecte japonais Hiroshi Sugimoto à composer une création au Palais Garnier, en collaboration avec le chorégraphe américain Alessio Silvestrin, issu de l’école de William Forsythe. Si l’idée d’une rencontre entre le théâtre nô et le néoclassique américain – deux formes à la fois classiques et minimalistes de l’art dramatique et de l’art chorégraphique – paraissait brillante sur le papier, le résultat de cette co-création est un capharnaüm illisible à mille lieues de la profondeur métaphysique du nô. La reprise de Blake Works I après l’entracte, chorégraphiée il y a trois ans pour le Ballet de l’Opéra de Paris par William Forsythe, permet heureusement de tourner la page sur cette création manquée sans pour autant donner de l’envol à la soirée.

<i>At the Hawk's Well</i> à l'Opéra de Paris © Ann Ray / Opéra national de Paris
At the Hawk's Well à l'Opéra de Paris
© Ann Ray / Opéra national de Paris

L’adaptation chorégraphique d’At the Hawk’s Well, pièce de théâtre écrite en 1916 par le poète irlandais William Butler Yeats et inspirée du nô, semblait pourtant un bon trait d’union entre les cultures japonaises et anglo-saxonnes. Parabole sur l’écoulement du temps, la pièce met en scène l’attente d’un vieillard au bord d’un puits asséché gardé par une femme-épervier et l’arrivée d’un jeune homme qui souhaite en boire l’eau magique. La scénographie de Sugimoto s’inscrit dans l’esthétique nô : un plateau de scène graphique et minimal, et une toile de fond qui laisse entrevoir un jeu d’ombres.

Tout bascule lorsque les danseurs entrent en scène, vêtus de perruques de cheveux longs et de costumes grotesques imaginés par Rick Owens, à mi-chemin entre Star Trek, un mauvais blockbuster américain et l’heroic-fantasy. Ces costumes outranciers et bariolés jurent avec la sobriété monochrome de Sugimoto et dénaturent la partition électronique de Ryoji Ikeda en lui donnant un air épique inattendu.

<i>At the Hawk's Well</i> à l'Opéra de Paris © Ann Ray / Opéra national de Paris
At the Hawk's Well à l'Opéra de Paris
© Ann Ray / Opéra national de Paris

Côté danse, il est tout aussi difficile de retrouver quelque rapport que ce soit avec le nô dans la proposition d’Alessio Silvestrin. Fait de silence et d’attente, de vides et de pleins, le nô est plus méditatif que narratif. Où se trouvent le silence, les vides et la méditation dans ce remplissage chorégraphique gesticulant ? Entre la chorégraphie et les costumes, on dirait que Sugimoto – dont l’art sobre émerge à peine d’At the Hawk’s Well – s’est fait saboter sa création par de l’entertainment américain sans subtilité. Alessio Silvestrin et Rick Owens sont passés à côté de l’esthétique nô et du minimalisme japonais, dont on aura finalement trouvé plus de traces dans les applaudissements (rares) que sur la scène… Seule séquence à sauver, signée par Sugimoto : l’entrée sur scène d’un chanteur nô en kimono et masque traditionnels dans une lumière un peu mystique.

En deuxième partie de soirée, on retrouve Blake Works I, créée en 2016 par Forsythe sur des chansons de James Blake. Le rideau s'ouvre sur une vingtaine de danseurs du corps de ballet en tuniques académiques bleues, qui exécutent des ports de bras au rythme soul de l'album The Colour in Anything. Puis de plus petits groupes de danseurs, des trios ou encore des duos reprennent et déclinent ces phrases chorégraphiques sur les morceaux suivants.

Jérémy-Loup Quer et Florent Melac dans <i>Blake Works I</i> © Ann Ray / Opéra national de Paris
Jérémy-Loup Quer et Florent Melac dans Blake Works I
© Ann Ray / Opéra national de Paris

Malgré une bande-son assez commerciale qui donne à la chorégraphie une certaine superficialité, la création est assez entraînante et met en valeur les talents des danseurs de la compagnie, en particulier les virtuoses Paul Marque et Pablo Legasa, ou encore Marion Barbeau dont le plaisir de danser est communicatif. Les créations de Forsythe, qui jalonnent depuis plusieurs décennies le répertoire de l’Opéra de Paris, illustrent aussi l’évolution de la compagnie – depuis In the Middle Somewhat Elevated, qui mettait un coup de projecteur sur les solistes hors normes de l’Opéra de Paris à la fin des années 1980 à Blake Works I, qui révèle plutôt la force actuelle du corps de ballet.

**111