Paris sait gâter les amateurs de musique et de danse en ce début octobre. Ceux qui hésitent entre concert et ballet sont servis : alors même que le Ballet Preljocaj danse sur le Winterreise de Schubert, la Philharmonie accueille le grand chorégraphe nippon Saburo Teshigawara et sa fidèle partenaire Rihoko Sato qui dansent sur Berlioz. Ils s’emparent de l’univers foisonnant de la Symphonie fantastique, interprétée par l’Orchestre National de Lyon sous la baguette alerte de Xian Zhang. Retour sur cette soirée singulière, où Ravel et Qigang Chen préluderont à la danse.

Rihoko Sato et Saburo Teshigawara © Gil Lefauconnier
Rihoko Sato et Saburo Teshigawara
© Gil Lefauconnier

Si Teshigawara n’apparaîtra qu’en seconde partie de soirée, la première, à de nombreux égards, préfigure la danse. À tel point que l’on aimerait presque se dandiner sur les doux accents de la valse des « Entretiens de la Belle et la Bête » dans Ma mère l’Oye de Ravel tout autant que se trémousser sur la frénésie incessante des motifs rythmiques bruts de l’œuvre de Chen. Il faut dire que la direction de Zhang, donnant le primat aux dynamiques et aux coloris, l’encourage. Sa baguette alerte lance des tempos osés, sans toutefois être excessifs, et dans cette poésie de l’enfance qu’est Ma mère l’Oye, c’est à la trépidation de la jeunesse, à la vivacité d’émerveillement qu’elle rend hommage ce soir.

Malgré un début quelque peu direct que l’on aurait aimé plus délicat, le reste est de facture très soignée. Tenant à colorier et mettre en relief chaque parcelle de l’œuvre, Zhang brille par sa qualité d’illustratrice, tournée vers le récit plus que dans la contemplation. Conscience claire des intentions, intelligibilité des desseins, direction précise : la cheffe ne laisse rien au hasard. Saluons la qualité des pupitres, de la délicieuse facétie des bois dans « Laideronnette » à la belle profondeur des contrebasses et des violoncelles dans « Le Jardin féérique », en passant par la harpe dont les quelques notes harmoniques dès le premier tableau donnent des frissons.

Après Ravel vient le tour de Qigang Chen. Confronté dès son adolescence à la Révolution culturelle, il est resté enfermé dans une caserne pendant trois ans afin d’y subir une « rééducation idéologique ». Seul Chinois à se voir autorisé en 1983 à partir étudier la composition à l’étranger, il sera à Paris le dernier élève d’Olivier Messiaen. L’œuvre de ce soir, Luan Tan, inspirée du style musical éponyme du drame chinois né vers 1600, est une gageure en soi : l’auteur s’est fixé d’aller à l’encontre de son vocabulaire habituel pour n’utiliser que d’incessants motifs rythmiques, sans aucune ligne mélodique. Quelle audace, quelle réussite ! On est happé dès la première note par la présence quasi hypnotique du bloc chinois (muyu) soutenant tout l’ouvrage, par l’énergie innervée, par ce foisonnement de strates rythmiques se juxtaposant, par le bois des archets rebondissant sur les cordes, par cette force brute qui s’accumule, par la virtuosité qui atteint des sommets. Les pupitres ont certes parfois du mal à être synchronisés, mais ce fait bien excusable au vu de la difficulté n’enlève rien au caractère grisant d’un telle musique. 

C’est sous une lumière tamisée qu’entre en scène Teshigawara. Ce qui fascine immédiatement dans sa danse, tout autant que dans celle de Rihoko Sato, c’est l’absence de tout sentiment de poids, comme s’ils abolissaient par leurs mouvements la moindre inertie des corps, en maîtres de l’apesanteur dont les corps semblent flotter. Aucun bruit n’ose sourdre de leurs pas, si ce n’est l’infime frottement d’un chausson sur le sol, de l’ordre du murmure. Ô combien précieux est ce silence de la danse qui impose un tel degré d’attention envers la musique de Berlioz ! Teshigawara subjugue par le degré de conscience de son corps qu’il semble atteindre : conscience de la posture, conscience de toute la chaîne des mouvements, conscience de la contraction de chaque muscle dont la succession insuffle une souplesse étonnante. Sato, telle une araignée d’eau virevoltant à la surface de l’onde, convoque toute l’amplitude de son corps et rivalise de vivacité dans les tournoiements fulgurants et feutrés.

Le dialogue intime avec la musique ne semble jamais artificiel tant les danseurs sont alertes, à l’écoute de la musique et du corps comme vecteur d’une même expression, s’accordant une liberté pour tenter de mieux incarner l’instant. Et quels univers imagés que les musiciens et Xian Zhang tirent de la Symphonie fantastique ! Dans sa direction, la cheffe intègre l’aspect opératique de cet immense poème symphonique retraçant le parcours de l’artiste romantique. Sa baguette sait épouser le dessin du récit, rehaussant telle ligne mélodique des violoncelles dans « Un bal », éclaircissant les hautbois dans la « Scène aux champs », poussant à son paroxysme la tonitruante ronde finale du « Songe d’une nuit de sabbat ». Quelle impression dans la « Marche au supplice » : le tournoiement diabolique et sans répit de Sato, son costume noir déchiqueté, la lumière sombre très localisée, les élans furieux des cordes… Tout cela produit l'effet d'une claque. Bravo à la Philharmonie, aux danseurs et à l’Orchestre de Lyon dirigé par Zhang de nous proposer une telle soirée, comme on aimerait en voir plus souvent ! 

*****