Le Théâtre National de Chaillot accueille cette année une maison, le nouveau spectacle du directeur de l'ICI-CCN de Montpellier-Occitanie. Ce titre laisse présager une chorégraphie parlant de l’intime, des rapports familiaux, de ce que signifie la proximité et le vivre-ensemble. En réalité, Christian Rizzo nous dévoile une vision bien plus étonnante et complexe de ce paradigme ; loin d’être un espace clos, sa maison est avant tout un lieu foisonnant de vitalité, traversé par des énergies multiples qui se rencontrent, s’influencent, s’apprivoisent parfois mais s’expriment surtout grâce à leur confrontation à autrui. Avec une maison, on entre littéralement dans l’univers mental de Christian Rizzo – et on se laisse happer par son cheminement onirique, quitte à vivre une expérience psychédélique.

Christian Rizzo © Mario Sinistaj
Christian Rizzo
© Mario Sinistaj

Une scénographie à la fois simple et inspirée pose immédiatement les bases du langage esthétique de Christian Rizzo : un plateau nu, largement ouvert, est surplombé par une structure lumineuse caractérisée par un savant agencement de néons positionnés comme au hasard, traits éclatants qui brillent dans des directions différentes et composent un objet atypique au-dessus des danseurs. Dans l'arrière-scène, côté cour, un tas de terre s’élève en pointe vers le ciel. La narration commence avant l’apparition du mouvement, et dans le silence ; puis un homme masqué s’approprie calmement l’espace, dans le silence toujours, répétant une sorte de figure rituelle avec une lenteur noble et apaisante.

Si l’impression visuelle est parlante, le sens littéral précis nous échappe tout à fait, et ce sera le cas pratiquement tout au long de la représentation. Mais cela n’a finalement aucune importance, puisque le geste en dit plus qu’un discours. Les symboles n’ont pas besoin d’être explicites pour que leur aura rayonne, il suffit que leur agencement soit assez éloquent pour déclencher une appropriation de la part du spectateur. On se rend compte d’ailleurs qu'à la suite de l’entrée de danseurs et danseuses sur le plateau (là encore sans ordre apparent ni motif repérable), la scène est utilisée en fonction de l’espace créé par les éléments de décor : la lumière des néons vacille parfois, à un autre moment se met elle-même en mouvement à l’intérieur des tubes, et cela rejaillit sur les corps qui semblent rechercher alors de nouvelles connexions.

Sous couvert de montrer un enchaînement aléatoire de figures dansées, Christian Rizzo contrôle précisément la direction que prend l’événement scénique auquel on assiste. Il a conçu conjointement la chorégraphie, la scénographie, les costumes et les objets lumineux afin que ceux-ci permettent à ces individualités en mouvement de se réaliser dans l’espace artistique. À l’aide d’un set électro tout en subtilité – frémissant au gré de légères et progressives mutations – les danseurs cherchent le contact, s’approchent d’un de leurs pairs pour être rejoints par un troisième, puis s’éloignent pour continuer leur route et tester de nouveaux gestes face à un autre être. Une véritable polyphonie d’expressions se fait jour sous nos yeux, sans que l’on sache jamais où regarder, ce qu’il va suivre. Le chorégraphe insère quelques bribes de schémas au milieu de cette curieuse cacophonie : le contraste entre verticalité et horizontalité, de fréquents passages au sol, l’importance du toucher qui peut prendre la forme d’une embrassade, une impulsion, un effleurement, ou une main tendue qui se voit saisie. C’est comme si chaque protagoniste construisait sa propre compréhension de son environnement, en découvrant les autres et donc en s’explorant lui-même.

Une rupture a lieu au moment où l’un de ces individus monte sur le tas de terre et commence à le détruire en projetant cette matière couleur rouille, granuleuse, poussiéreuse de tous côtés, comme pour recouvrir entièrement le plateau. À partir de son intention emblématique, la déconstruction se poursuit sans cesse ; à l’aide de bâtons, des cercles sont tracés sur le sol ainsi habité par des formes mouvantes ; des chapeaux sont attribués à certains, d’autres s’évertuent à déposer de la terre un peu partout. On dirait bel et bien qu’une communauté se constitue au travers de toutes ces expériences étranges et qui semblent pourtant couler de source. Tous changent d'ailleurs de costume, troquant leur haut sombre pour des T-shirts aux teintes colorées et marquant l’unicité de chacun (au sein d’un tout harmonieux). Le dynamisme des corps s’est intensifié, la fluidité et le naturel ont pris le dessus sur la sagesse de l’exécution. Enfin, la frénésie collective résulte en une célébration jouissive, un cercle de danseurs scandant la rythmique de leurs pas, affublés de têtes d’animaux et observés par un fantôme. Ce tableau final, à l’atmosphère si extravagante et insensée, nous propulse dans un délire exquis – aux yeux du moins des aficionados de ce type d’hallucination à la David Lynch.           

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