Créé par Angelin Preljocaj sur commande du Ballet de la Scala en janvier 2019, Winterreise est cette fois-ci repris à Paris, avec les danseurs du Ballet Preljocaj au Théâtre des Champs-Élysées. Le chorégraphe a construit le spectacle à partir des vingt-quatre lieder de Schubert interprétés divinement ici par le baryton Thomas Tatzl, qui chante tantôt en fosse tantôt sur scène près des danseurs. Beaucoup d’émotions émanent de ce spectacle harmonieux et raffiné, chaleureusement applaudi par le public parisien.

<i>Winterreise</i> par le Ballet Preljocaj © Jean-Claude Carbonne
Winterreise par le Ballet Preljocaj
© Jean-Claude Carbonne

Les mouvements sont totalement inspirés de la musique et l’énergie chorégraphique dépend ainsi du rythme musical. Angelin Preljocaj a su ici mêler création originale et respect du sens des poèmes de Wilhelm Müller à partir desquels ont été composés les lieder. Le propos dramatique évoque un amour perdu qui conduit au désespoir. Si cet argument est très sombre, Preljocaj n’est pas tombé dans une chorégraphie noire et morbide. Sa création est envoûtante, parfois abstraite ; elle interroge les rencontres amoureuses avec parfois même de l’humour. Les vingt-quatre tableaux sont bien distincts les uns des autres et réunissent les douze danseurs dans des chorégraphies de groupe allant du duo à l'ensemble.

<i>Winterreise</i> par le Ballet Preljocaj © Jean-Claude Carbonne
Winterreise par le Ballet Preljocaj
© Jean-Claude Carbonne

Bien équilibré, bien construit, le spectacle met à l'honneur le Ballet Preljocaj. Les duos des hommes et des femmes qui évoluent dans de nombreux portés évoquent dans une gestuelle souple et étirée le style du chorégraphe tchèque Jiří Kylián, à la fois épuré et sensuel. L’amour et la nature, deux thèmes romantiques très présents dans les poèmes de Wilhelm Müller, sont bien retranscrits ici chorégraphiquement dans les corps enlacés ou le lien au sol. L’évocation des saisons et les liens entre deux êtres humains sont deux fils conducteurs qui transparaissent tout au long du spectacle. Les transitions d’un tableau à l’autre sont très fines et travaillées et rassemblent parfois les danseurs qui, complètement collés, prennent une forme de statue à plusieurs visages. La notion de durée du mouvement est très présente dans le spectacle : les danseurs bougent parfois avec une grande virtuosité et une vitesse impressionnante puis prennent des poses lentes. Ces tableaux aux temporalités très différentes, par la durée du mouvement ou l’évocation de l’hiver puis du printemps, reflètent avec justesse la diversité des humeurs de l’être humain. Preljocaj a donc su matérialiser dans une gestuelle à la fois pure et travaillée les sentiments évoqués dans les lieder.

La scénographie imaginée par Constance Guisset est remarquable : très sobre, elle place les danseurs dans des atmosphères aux couleurs variées. Sombre et dénudé au début, le plateau s’éclaire au fil de la soirée à l’aide de panneaux lumineux en fond de scène ou de grands disques jaunes et rouges descendant des cintres à la fin du spectacle pour le tableau des « trois soleils ». Le sol est constamment recouvert d’une neige artificielle qui est utilisée par les danseurs pour se rouler au sol, quand ils ne la lancent pas avec des gestes fluides au-dessus de leurs visages.

Les costumes changent aussi de tableau en tableau et contribuent à valoriser la chorégraphie. De grandes jupes noires puis chatoyantes sont portées par les danseurs qui, effectuant de nombreux tours, produisent un effet de tourbillon visuel. Certains tableaux aux mouvements assez géométriques, bras droits et jambes tendues, sont interprétés par des danseurs aux justaucorps colorés. Une réelle harmonie s’opère entre la musique, la danse, la scénographie, les costumes et la lumière. 

<i>Winterreise</i> par le Ballet Preljocaj © Jean-Claude Carbonne
Winterreise par le Ballet Preljocaj
© Jean-Claude Carbonne

La fin du ballet est particulièrement marquante. Les danseurs tous réunis sur scène forment six derniers duos hommes-femmes puis les femmes, debout vêtues de blanc, recouvrent de neige le corps des hommes vêtus de noir et allongés au sol. Le spectacle se clôture sur cette image de mort à la fois douce et glaçante.

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