C’est le grand retour de Written on skin à Paris : l’opéra de George Benjamin, encensé par la critique lors de sa création à Aix-en-Provence en 2012, se fait à nouveau une place sur la scène française, ici dans une version mise en espace sur la scène de la Philharmonie. Mise en espace, vraiment ? C’est plutôt une version de concert qui nous est proposée et, finalement, on ne le regrette pas ; le choc de la musique sublime du compositeur, mis à l’honneur du Festival Présences, n’a rien perdu de sa force.

George Benjamin © Kai Bienert
George Benjamin
© Kai Bienert

Chargé de la mise en espace, Dan Ayling ne parvient pas à créer l’illusion du théâtre. Les chanteurs aux tenues sobres (des costumes noirs pour les Anges et le Protecteur, une robe rouge pour sa femme Agnès) ne disposent certes pas des éléments du décor que suggère le texte (le fameux escalier en colimaçon). Mais l’atmosphère sombre de l’œuvre est surtout mise à mal par une gestuelle tantôt timide (dans les premières scènes surtout, l’immobilité des personnages paraît forcée), tantôt caricaturale (l’Agnès de Georgia Jarman semble badiner lorsqu’elle cherche à se rapprocher de l’enlumineur, puis de son mari, ce qui affaiblit le caractère tragique de son sort). Et force est d’avouer que les solistes ont bien du mal à camper un personnage qui se déconstruit à la fin de chacune de leurs interventions… puisqu’ils retournent alors patiemment s’asseoir à l’avant-scène, avec leurs accessoires sous leur chaise ! Ils demeureront d’ailleurs tout au long de l’œuvre cantonnés dans cette zone, n’évoluant que sur une mince bande de parquet – l’espace est occupé par un orchestre à l’effectif conséquent.

Mais quel orchestre ! Le Philharmonique de Radio France semble galvanisé par la présence du compositeur à la baguette. Les cordes, en petit effectif, redoublent d’énergie, grâce notamment à une implication parfaite de chaque instrumentiste. Les vents soulignent la richesse de l’écriture orchestrale de Benjamin en en exagérant les tensions (les forte des cuivres sont presque insupportables pour l’oreille) comme les subtilités : lorsque le decrescendo d’un instrument amène la note tenue vers un autre, le passage de témoin est indiscernable. Apparemment soucieux de rendre sa musique la plus lisible possible, le chef conserve à tout instant un geste rythmique et précis, et permet ainsi des synchronisations impeccables entre instruments, dont les alliages font naître des sonorités sublimes, toujours inattendues (comme ce mariage viole de gambe-harpe lors de l’un des airs du Garçon).

Si les surprenantes couleurs de l’orchestre séduisent dès les premières notes, les voix mettent un peu plus de temps à s’affirmer : l’introduction des trois Anges manque de puissance, on sent que les aigus sont parfois un peu étriqués. De même, le Protecteur de Ross Ramgobin manque d’aisance dans les forte, face à une Agnès engoncée dans son timide jeu de comédienne. Mais une fois plus en confiance, les interprètes révèlent leurs forces. D’abord, comme chez les instrumentistes, ce sont des associations de timbres impeccablement travaillées qui apportent tous les éléments du drame : les voix de Georgia Jarman et de Tim Mead se marient à la perfection, parfois pures, presque blanches, parfois vibrantes, plus charnelles, à tel point qu’elles en deviendraient presque indiscernables ; celles de John et Marie (Nicholas Sharratt et Victoria Simmonds) prennent un caractère percussif, annonciateur de la violence à venir, dans les chuchotements qui ouvrent la deuxième partie.

Puis, peu à peu, la palette expressive de chaque interprète s’illumine. Quand il murmure, Ross Ramgobin campe un Protecteur terrifiant de violence contenue, et ses forte prennent davantage de consistance lorsque la tromperie de sa femme lui apparaît. Face à lui, le Garçon de Tim Mead sait donner dans le grotesque – lorsqu’il essaie de cacher sa relation avec Agnès en prétextant une liaison avec Marie – mais demeure le plus souvent posé, conservant un timbre très pur et net qui souligne son innocence. Georgia Jarman étoffe progressivement son Agnès, d’abord timide, puis badine, et atteint des sommets d’expression dans la troisième partie : elle sait être passionnée, presque veule dans les médiums, puis lancer des aigus effrayants, sans le moindre vibrato. Son dégoût final – lorsque son mari lui fait manger le cœur de son amant – est déchirant, criant de vérité. Le très beau solo d’harmonica de verre (Philipp Alexander Marguerre) et la conclusion des Anges ne parvient pas à faire oublier la cruauté de cette fin : on ressort sonné, comme on l’est rarement à l’opéra. Peut-être est-ce cela, la marque du chef-d’œuvre. 

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