À Paris, la rue de Rome est un endroit mythique pour les musiciens, au même titre que la Tin Pan Alley ou la 42e Rue à New York. Boutiques de partitions et ateliers de lutherie s’y côtoient avec une incroyable densité. Au milieu d’un ballet de musiciens habitués des lieux, quelques touristes flânent entre les boutiques, nez en l’air et bouche ouverte, s’arrêtant devant une vitrine, osant parfois pousser une porte pour regarder avec un émerveillement non dissimulé les violons et violoncelles alignés jusqu’au plafond. Derrière les instruments, une vitrine mal éclairée attire moins naturellement l’attention. Les archets. De l'avis de tout musicien professionnel, ces baguettes magiques peuvent tout changer, du confort technique à la puissance sonore, de la chaleur du timbre à l'articulation du sautillé. Certains artistes passent une vie entière à chercher la perle rare qui les mettra dans les meilleures conditions pour briller sur scène. D'autres les collectionnent par dizaines, chaque archet convenant à un répertoire bien précis. Enquête sur ces objets mystérieux dont la plupart des musiciens ignorent eux-mêmes les secrets.

Arnaud Suard en pleine expertise © Tristan Labouret / Bachtrack
Arnaud Suard en pleine expertise
© Tristan Labouret / Bachtrack

N° 56. Cet atelier historique a abrité un personnage incontournable de l’archèterie française, Bernard Millant, sans doute le plus grand expert du XXe siècle dans son domaine. Depuis bientôt trente ans, la famille Le Canu a repris l’entreprise et le nom du maître… qui a longtemps continué de partager ses expertises dans la maison, même au-delà de quatre-vingts ans. L’archèterie est un tout petit monde, une affaire de famille, un artisanat ancestral qui se transmet de bouche d’archetier à oreille d’archetier. Ce n’est pas Nicolas Le Canu, nouveau propriétaire des lieux avec sa femme Élisabeth, qui dira le contraire : « J’ai assimilé tous les rudiments du métier avec mon père, face à lui. Dans certains cas, j’utilise donc exactement le même geste, mais à l’envers… C’est parce que j’ai appris en miroir ! » Parallèlement à son activité de luthier dans le même atelier, Nicolas fabrique à l’année entre vingt et trente archets qu’il signe de son nom et vend au prix de 3500€ pièce. Pas grand-chose au regard de ce que peut coûter un archet ancien.

N° 68. Sandrine Raffin a probablement l’un des plus importants stocks d’archets anciens de la rue. Placées en dépôt-vente par des particuliers, ses plus belles pièces sont de véritables œuvres d’art. Ivoire, écaille de tortue, nacre aux reflets roses, fil d’or tressé sur le bois… Les matériaux les plus somptueux ont été assemblés pour créer des objets aussi beaux à voir qu’à entendre. François-Xavier Tourte, François Peccatte, Eugène Sartory sont les noms des Stradivarius de la baguette. En décembre dernier, à Vichy, le record du monde de l’archet le plus cher a été battu, avec un Tourte qui a dépassé le demi-million d’euros. Le record ne devrait pas faire long feu. « Le stock d’archets anciens se réduit avec le temps, souffle Sandrine. Cela devient de plus en plus difficile de trouver de tels objets en restant sur les mêmes critères de sélection, avec des archets en bonne condition. Donc les prix augmentent, c’est inévitable. »

Un stock de baguettes en pernambouc © Tristan Labouret / Bachtrack
Un stock de baguettes en pernambouc
© Tristan Labouret / Bachtrack

Quant à l’archèterie contemporaine, elle repose sur une matière première qui n’est pas éternelle : tous les archets de qualité sont en pernambouc, un bois originaire du Brésil qui est menacé par la déforestation. Les archetiers en activité ne sont pas en danger immédiat, les plus prévoyants ayant déjà constitué leur stock de bois jusqu’à la fin de leur carrière, mais la situation reste préoccupante pour les générations futures. Dans ce contexte, les archets sont aussi sacrés qu’une espèce en voie de disparition : « Un jour, un musicien est venu me voir. Il voulait que je procède à un réglage sur son Peccatte, qui n’était pas assez nerveux à son goût. J’ai refusé d’y toucher, on ne dénature pas un archet pareil à la demande ! » Sandrine n’a qu’un credo : le musicien doit s’adapter à la baguette et non l’inverse.

Dans ces conditions, la quête d’un archet relève presque de la sorcellerie : « Quand un musicien se présente à moi pour la première fois, je lui demande ce qu’il cherche, si c’est pour un répertoire spécifique ou pour des besoins techniques. J’examine son archet et ses caractéristiques : son cambre, son point de balance, sa nervosité. Selon les paramètres que j’ai identifiés et selon ce que j’ai en stock, je lui présente une série d’archets mais je lui demande alors de ne pas chercher à savoir ce que c’est. Il faut que le coup de cœur se produise. L’archet va être le prolongement du bras du musicien, mais il y a aussi une question d’alchimie avec l’instrument qui ne s’explique pas rationnellement. Quand le musicien trouve, c’est vraiment magique ! Il se passe quelque chose d’indescriptible. »

L'atelier de Sandrine Raffin © Tristan Labouret / Bachtrack
L'atelier de Sandrine Raffin
© Tristan Labouret / Bachtrack

N° 54. Arnaud Suard, lui, ne peut pas faire l’économie de descriptions en matière d’archèterie. Expert judiciaire auprès de la Cour d’Appel de Paris, c’est lui que le juge appelle en cas de litige. Vol, doute sur l’authenticité d’un archet… Arnaud examine l’objet sous toutes les coutures, traque les signes distinctifs qu’il connaît et rend son verdict. Un simple coup d’œil à la tête de l’archet lui suffit pour distinguer un Sartory (le cambre apparaîtra de manière prononcée) d’un Peccatte (le cambre sera ici davantage réparti sur la longueur de la baguette). Pour éviter les faussaires, les archetiers ont encore aujourd’hui recours à des codes secrets, insérant des marques qu’eux seuls connaissent à des endroits stratégiques de la baguette. Sous la poussette en cuir, sous les doigts d’un musicien qui est loin de se douter de ces enjeux, il y a donc parfois une signature cachée. Quelle genre de signature ? L’expert restera vague, secret professionnel oblige.

Retour au n° 56, chez Nicolas Le Canu. Le regard pétillant, l’archetier veut bien nous révéler les dessous du « reméchage », une opération bien particulière dont les violonistes professionnels ignorent les détails. Qu’ils proviennent du Canada, de Sibérie ou de Mongolie, les crins de cheval qui constituent la mèche d’un archet finissent par s’user ; il faut alors procéder à leur remplacement. Pour les musiciens assidus, cette opération est nécessaire plusieurs fois par an, ce qui a amené Nicolas à imaginer une carte de fidélité qu’un salon de coiffure ne renierait pas : six mèches achetées, la septième offerte ! Il faut dire qu’au contraire de bien des collègues qui préfèrent de loin la fabrication, Nicolas affectionne tout particulièrement l’exercice du reméchage et il est donc très sollicité : « C’est fantastique ! Imaginez : on peut ainsi pénétrer à l’intérieur d’archets complètement différents les uns des autres, voir les détails d’un Sartory ou d’un Maire… »

Nicolas Le Canu remèche un archet de violon © Tristan Labouret / Bachtrack
Nicolas Le Canu remèche un archet de violon
© Tristan Labouret / Bachtrack

Le secret d’un bon reméchage ? « Il y a plusieurs méthodes, qui diffèrent selon les pays… Globalement, la question est de savoir si on commence ou si on finit par la tête. Personnellement, je finis par la tête. C’est la technique la plus difficile mais c’est ce qui permet de contrôler la tension de la mèche le mieux possible. À l’aide d’une petite cale, on fixe la mèche dans le passant [le petit bout de métal à l’extrémité des crins sous les doigts du musicien, ndlr], sans forcer et en utilisant le moins de colle possible, puis on tend la mèche et on fait un nœud au niveau de la tête. » C’est dans ce nœud, caché dans l’extrémité de l’archet, qu’on reconnaît la marque de fabrique de l’artisan : « Chacun a sa façon de procéder, avec un code couleur qui lui est propre. Le musicien ne connaît pas tout cela… Quand je commence un reméchage, je peux dire exactement qui a placé la précédente mèche rien qu’en l’examinant ! On admire parfois le travail d’un collègue… ou on se rend compte des dégâts qu’il a pu produire », confie-t-il en levant les yeux au ciel. Connaissant ses fidèles clients mieux qu’eux-mêmes, il élabore des mèches personnalisées : « Je vois bien, à l’usure d’une mèche, le style de jeu du musicien. Untel va avoir besoin d’une “attaque” importante, d’un renfort de crins sur le côté de l’archet qui accroche la corde en premier. Selon la souplesse de la baguette, on va mettre une quantité de crins plus ou moins importante. On peut jouer également sur la variété de crin pour satisfaire les demandes de l’artiste : le crin sibérien et le mongolien n’ont pas le même diamètre, ce qui a des incidences sur le timbre et le volume sonore… »

Les recettes sont innombrables et leurs conséquences ont une portée sonore que peu de personnes imaginent. Quand on commence l'apprentissage du violon, on ne se pose pas ce genre de questions. Dans une boutique un peu plus bas dans la rue, on apprendra ainsi que les archets pour débuter coûtent une cinquantaine d’euros et personne ne saura nous renseigner sur les matières utilisées pour la fabrication. Les archets sont alors « à usage unique », comme de vulgaires gobelets en plastique… Payer un reméchage coûterait plus cher que racheter un nouvel archet !

La rue de Rome © Tristan Labouret / Bachtrack
La rue de Rome
© Tristan Labouret / Bachtrack

N° 54. On s’apprête à quitter Arnaud Suard. Dernière question : vous n’avez jamais été tenté de quitter la rue de Rome, de suivre le déménagement du Conservatoire de Paris porte de Pantin comme le faisait la corporation autrefois ? La réponse fuse, sans hésitation : « Non, pas une seule seconde ! Quelques collègues ont essayé… Ils sont vite revenus. » Arnaud a fait partie d’une promotion de trois apprentis-archetiers à l’école de Mirecourt. Parmi eux, Georges Tépho s’est ensuite installé à Quimper, en Bretagne, où il a exercé son activité pendant 35 ans. L’an dernier, il est revenu poser ses outils à Paris, dans le XVIIe arrondissement, à quelques minutes de là. Preuve que la rue de Rome a gardé son attrait. Les archets, quant à eux, gardent leur part de mystère.