Ils l’ont fait. La Philharmonie, qui retenait son souffle depuis une demi-heure, a laissé exploser sa joie : Les Dissonances sont arrivées sans encombre jusqu’à la fin du Sacre du printemps, l’œuvre mythique et ô combien difficile de Stravinsky, sans utiliser les services d’un chef d’orchestre, dont le rôle dans un tel morceau de bravoure est généralement capital. Même si la méthode et le résultat peuvent susciter des interrogations, ce seul accomplissement mérite qu’on voue à l’orchestre rassemblé autour du violoniste David Grimal un respect et une admiration sans bornes. Les quatre-vingt-treize musiciens des Dissonances ont participé à une performance extrême, une sorte de Vendée Globe musical, tous ensemble et pourtant tellement « en solitaire » dans leur partition, sans assistance, sans escale, et heureusement sans incident technique.

David Grimal © Bernard Martinez
David Grimal
© Bernard Martinez

Le risque était pourtant gigantesque et les premières répétitions ont, paraît-il, révélé l’ampleur du chantier à mener : comment faire tenir ensemble un alliage complexe de voix entremêlées, de rythmes empilés, de timbres mélangés, en se passant du soutien d’un pilier central, gardien de la mesure, garant de la respiration commune ? Face à cette question folle, chaque musicien n’a pas d’autre choix que de se lancer dans un numéro de funambule qui bouleverse les codes de la pratique orchestrale. En l’absence des lumières rassurantes de l’habituel chef-sémaphore, il faut renoncer aux méthodes traditionnelles de navigation et mobiliser tous ses sens pour appréhender le relief de l’œuvre et y tracer son chemin sans heurter son voisin. La solution passe alors par un regard échangé avec un partenaire à l’autre extrémité de l’orchestre, l’écoute ciblée d’un contrechant lointain auquel on raccroche sa ligne mélodique, la respiration fugace d’un soliste qui indique la vitesse à adopter. C’est au prix d’un investissement de chaque instant qu’on vient à bout du Sacre.

Dans la première partie de l’œuvre de Stravinsky, l’extrême concentration des musiciens est palpable, presque angoissante. Les accents fusent comme les lames d’un lanceur de couteaux. Le moindre millimètre d’écart pourrait avoir de tragiques conséquences, aussi les instrumentistes se rétractent derrière les pupitres, fixant la partition, comptant les temps au lieu de s’abandonner avec confiance au flux rythmique de l’ensemble. Individuellement, ils sont pourtant irréprochables. Le basson solo a idéalement lancé le mouvement avec son thème, d’une souplesse et d’une pureté remarquables. Du cor anglais à la flûte en sol, tous se distinguent à un moment ou à un autre par la justesse de leur jeu, toujours au service de l’ensemble. Collectivement, en revanche, le ciment est parfois encore un peu frais. Malgré les efforts des chefs de pupitre, les cordes peinent dans un premier temps à acquérir cette homogénéité rêche qui fait toute l’âpreté du Sacre.

Quelques instants plus tôt, la Symphonie no 7 de Beethoven avait pourtant rayonné de spontanéité et de complicité. Certes, l’effectif orchestral nettement plus léger et l’organisation classique du discours, loin de l’épaisse complexité de l’œuvre de Stravinsky, favorisaient alors la fluidité de l’interprétation. Mais au-delà du contexte, quelle clarté dans l’articulation, quelle transparence dans l’orchestration, quel modèle de collectivité heureuse ! L’ensemble est habité d’une euphorie communicative. Les sourires circulent dans l’orchestre au fil des cadences, les regards suivent attentivement le contrepoint… Dans cette symphonie que Wagner surnomma « L’apothéose de la danse », il y a bien un ballet qui se joue, là, sous nos yeux. Sans l’autorité d’un chef pour discipliner les corps, les musiciens se lancent dans une véritable pantomime qui sert l’œuvre beethovénienne et passionne le public : l’opposition entre les cordes et les vents dans le premier mouvement est l’occasion d’une dispute entre Alexandre Gattet, excellent hautbois solo, et David Grimal ; dans le célèbre Allegretto qui suit, l’échange d’une formule d’accompagnement sautillante donne lieu à un aimable pas de deux entre les altos et les premiers violons ; enfin, le dernier mouvement, frénétique, voit les musiciens se lancer dans un galop haletant et jubilatoire.

Après l’entracte, l’ambiance change donc radicalement, les musiciens peinant, dans un premier temps, à se couler dans la chorégraphie de Stravinsky, bien plus exigeante physiquement que l’aimable ballet beethovénien. À partir de la deuxième partie du Sacre, cependant, le miracle se produit : les musiciens se relâchent enfin dans les tutti massifs, et les élans simultanés des dizaines d’archets fendant l’air sont véritablement effrayants. Les silences brusques qui s’ensuivent sont d’autant plus inattendus et saisissants qu’aucun chef n’est là pour les signaler. Devant ce spectacle qui tourne à la transe collective, on comprend tout à coup ce que dansent Les Dissonances : le sacrifice de la figure du chef apparaît comme une évidence, répondant à celui de l’Élue dans le ballet. Ce Sacre sans maître, qui pouvait initialement paraître comme une tentative de performance étrange et suicidaire, devient ainsi une façon audacieuse et passionnante de donner une nouvelle dimension à l’œuvre de Stravinsky.

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