Violoniste amateur passionnée par le répertoire des compositrices, Clara Leonardi a fondé ComposHer, une plateforme consacrée aux femmes dans la musique classique. C'est cette thématique qu'elle aborde pour Bachtrack dans sa chronique mensuelle « Les Variations de Clara ».

Clara Leonardi © DR / Bachtrack
Clara Leonardi
© DR / Bachtrack

Ce fut un début de mandat mouvementé : pour sa première année à la tête du Seattle Opera, Christina Scheppelmann a dû faire face aux conséquences de la crise du coronavirus, particulièrement dramatiques pour un milieu lyrique considéré comme un vecteur potentiellement puissant de transmission du virus – avec ses musiciens entassés dans une fosse et ses nombreux choristes et chanteurs solistes. Parce qu’« il était hors de question de ne rien faire », Scheppelmann a déclaré au Seattle Times qu’il était temps de « sortir des sentiers battus » : l’Opéra a proposé à la fois des récitals gratuits, mis en ligne sur Facebook des versions de concert filmées des opéras programmés cet automne pour les abonnés, et lancé des community serenades qui visent à apporter « joie et espoir » aux personnes vulnérables. Ce 12 novembre, les musiciens de la maison profitaient du concert pour organiser une collecte de dons à destination des femmes en situation de précarité économique.

Christina Scheppelmann, directrice générale du Seattle Opera © Philip Newton
Christina Scheppelmann, directrice générale du Seattle Opera
© Philip Newton

Détermination et imagination : celle qui fut un temps envisagée pour diriger l’Opéra de Paris (elle était la seule femme parmi la shortlist des dix candidats au poste de directeur) n’a eu aucune difficulté à s’imposer à la tête de l’une des grandes maisons d’opéra américaines. Pourtant, même aux États-Unis, sa nomination n’avait rien d’évident : en 2019, elle était l’une des deux seules femmes à diriger une des grandes maisons d’opéra du pays (avec Francesca Zambello, à la tête du Washington National Opera). Si une étude menée par OPERA America en 2020 montre que les femmes sont particulièrement nombreuses à la tête des petites maisons et compagnies d’opéra, au budget inférieur à 1 million de dollars (dont elles représentent 68% des directeurs), leur nombre se réduit au fur et à mesure que l’on grimpe les échelons.

Le constat est partagé de l’autre côté de l’Atlantique : parmi les 27 établissements membres de la Réunion des Opéras de France, seuls deux sont dirigés par des femmes, l’Opéra de Lille (Caroline Sonrier) et celui de Montpellier (Valérie Chevalier) ; parmi les grandes villes d’Italie, seuls deux noms viennent à l’esprit, ceux de Cecilia Gasdia (Vérone) et d’Anna Maria Meo (Parme) ; en Autriche, on songe à Nora Schmid à Graz, et à la toute récente nomination de Lotte de Beer au Wiener Volksoper – elle prendra ses fonctions en 2022. La féminisation des directions des grandes maisons semble plus avancée en Allemagne et en Angleterre, où quelques figures-clés peuvent servir d’exemples pour les jeunes générations : après avoir assuré la direction par intérim du Bayerische Staatsoper, Ulrike Hessler fut, jusqu’à son décès en 2012, l’intendante du Semperoper de Dresde ; Sarah Hopwood assure depuis 2018 la direction du Festival de Glyndebourne. Mais c’est surtout vers le Nord de l’Europe qu’il faut se tourner pour trouver des exemples de maisons d’envergure dirigées par des femmes – sans surprise, car ces pays comptent également plus de femmes à des postes de direction en-dehors du milieu musical, dans la sphère politique notamment. À la tête de l’Opéra National de Finlande, l’équipe managériale est exclusivement féminine : autour de la directrice générale Gita Kadambi, on trouve une directrice artistique de l’opéra, Lilli Paasikivi, et une directrice artistique du ballet, Madeleine Onne. En Suède, l’Opéra Royal est lui aussi dirigé par une femme, Birgitta Svendén, depuis 2010.

Birgitta Svendén, directrice générale de l'Opéra Royal de Suède © Royal Swedish Opera/Tobias Regell
Birgitta Svendén, directrice générale de l'Opéra Royal de Suède
© Royal Swedish Opera/Tobias Regell

Pourquoi de pareilles disparités et surtout, quels obstacles empêchent l’arrivée des femmes à des postes prestigieux dans une partie du monde ? Certaines suggèrent l’importance d’un facteur générationnel : le milieu de la musique classique n’ayant été que récemment féminisé – rappelons que les Wiener Philharmoniker n’acceptèrent d’accorder le titre de membre officiel à des femmes qu’à partir de 1997 –, il serait logique que les femmes mettent du temps à gravir les échelons, parmi les artistes comme parmi les personnels administratifs. Christina Scheppelmann souligne ainsi que « la vie moderne permet beaucoup de choses qui n’auraient pas été possibles il y a soixante ou soixante-dix ans ». Mais cette explication n’est pas suffisante : en France par exemple, d’après une étude de 2016 menée par le Ministère de la Culture, les femmes occupaient déjà 39% des professions culturelles en 1990, date à laquelle elles représentaient également 50% des étudiantes dans ce domaine. Dès lors, pourquoi n’auraient-elles pas atteint davantage de postes de direction dans les opéras de l’Hexagone ces trente dernières années ?

La réalité est donc plus probablement un mélange complexe d’autocensure et de discriminations. La première peut être liée, par exemple, aux difficultés rencontrées par les femmes dans de nombreux pays pour concilier poste à responsabilité et vie de famille : en 2018, en France, l’INSEE notait que les femmes déclaraient deux fois plus souvent que les hommes qu’être parent avait des conséquences sur leur vie professionnelle – un chiffre lié au fait qu’elles portent encore à elles seules la plus grande partie de la charge supplémentaire générée par un enfant. Dans les pays scandinaves où ce problème est traité en profondeur par l’Etat (congés paternité particulièrement longs, aides étatiques généreuses pour la garde d’enfants), elles sont d’ailleurs plus nombreuses à accéder au sommet. Les secondes peuvent être inconscientes : un homme politique impliqué dans le recrutement du directeur ou de la directrice d’une maison (comme c’est souvent le cas en France) envisagera pour ce poste les personnes qu’il connaît, qui sont inscrites dans les réseaux dont il fait partie – majoritairement des hommes – et avec la meilleure volonté du monde, ne pensera pas à nommer une femme.

Plus largement, Anna Edwards, directrice musicale de l’Orchestre de Saratoga (États-Unis) et autrice d’une thèse intitulée Gender and the Symphonic Conductor (Le Genre et le chef d’orchestre) estime que la vision traditionnelle de l’autorité rend difficile la conquête de postes importants par les femmes, dont la voix, les gestes ou – en l’occurrence, pour les chefs d’orchestre – le style de direction ne correspondent pas aux idées préconçues que l’on y attache. Une femme peut donc se voir refuser un poste parce qu’inconsciemment, on ne l’associe pas à l’idée d’autorité qu’on identifie bien, en revanche, dans le poste en question. Pire, une fois le sommet atteint, son travail peut être critiqué de manière moins objective que le serait celui d’un homme : à la tête de l’Opéra de San Francisco, on retient plutôt de Pamela Rosenberg des choix artistiques peu favorables aux mécènes que l’audace de celle qui fut la première à programmer aux États-Unis le Saint François d’Assise de Messiaen.

Valérie Chevalier, directrice générale de l'Opéra Orchestre National Montpellier Occitanie © Marc Ginot
Valérie Chevalier, directrice générale de l'Opéra Orchestre National Montpellier Occitanie
© Marc Ginot

Ces obstacles à surmonter ne peuvent pas faire oublier les apports d’une diversité plus importante à des postes de direction. Outre l’évidence (Anna Edwards souligne qu’en se privant de nommer des femmes à des postes de direction, on se prive d’emblée de 50% des talents potentiels), on sait que la présence de femmes au sommet peut jouer un rôle de moteur pour les générations futures : on se souvient de cette jeune maîtrisienne de Radio France qui déclarait, au micro de France Musique, qu’elle ne voyait pas pourquoi il serait plus difficile pour une femme que pour un homme de diriger, puisque sa cheffe « Sofi Jeannin le fait bien ! ». On peut également espérer que des femmes seront plus vigilantes sur d’éventuelles discriminations à l’embauche, qu’elles ont peut-être elles-mêmes subies – on pense à Marin Alsop ou Claire Gibault, à la tête du concours La Maestra, qui cherchent à encourager les jeunes cheffes qui voudraient suivre leur exemple. Enfin, les démarches individuelles de certaines directrices mènent à penser que plus de diversité aux postes de direction pourrait bien donner plus de diversité aux programmations : est-ce un hasard si c’est Valérie Chevalier, première femme à parvenir à la tête d’un opéra national en France (Montpellier-Occitanie), qui fut la première directrice à proposer dans sa saison un opéra inclusif entièrement « chansigné », permettant également aux sourds et malentendants de profiter du spectacle lyrique ? Les statistiques sont en tout cas difficilement réfutables : en 2016, toujours d’après les chiffres de la SACD, la seule maison d’opéra française à atteindre 30% de femmes parmi les artistes programmés était… l’Opéra de Lille, dirigé par Caroline Sonrier.