Salva Sanchis et Anne Teresa de Keersmaeker donnent une nouvelle version de A Love Supreme, chorégraphie composée en 2005 sur l’album mythique de John Coltrane. Caractéristique des recherches artistiques de la chorégraphe flamande sur les liens entre le matériau musical et la danse, A Love Supreme est une retranscription méthodique de l’album de Coltrane, où l’improvisation musicale et dansée se répondent. Mais si l’exercice de style ne manque pas d’intérêt, le résultat est néanmoins assez aride.

© Anne van Aerschot
© Anne van Aerschot

Composé en 1964, A Love Supreme est resté l’un des albums les plus célèbres de John Coltrane et un incontournable du jazz grâce à ses improvisations emportées et son mysticisme envoûtant. Sous l’aile d’Anne Teresa de Keersmaeker, Salva Sanchis, danseur de la compagnie Rosas, s’est lancé dans une démarche rigoureuse et systématique de retranscription de la musique en danse, avec une traduction systématique des notes en gestes et un parallélisme millimétré dans la structure. Chacun des quatre danseurs présents sur scène représente un instrument du quartet : saxophone, piano, batterie, contrebasse. Le solo d’un musicien donne lieu à un solo en miroir de son double dansant. De la même façon, les ensembles sont incarnés par une chorégraphie collective.

L’improvisation tient une place centrale dans le chef d’œuvre de John Coltrane dont les trois premiers mouvements reposent sur des solos improvisés par chacun des musiciens. Salva Sanchis et Anne Teresa de Keersmaeker invitent par conséquent les danseurs à improviser également, dans une volonté de retranscrire tant la forme que la démarche artistique de la composition musicale de Coltrane. Les séquences d’improvisation, plus ou moins libres, sont calquées sur la musique et comptent parfois d’intéressants mouvements, notamment ceux interprétés par Thomas Vantuycom (qui danse en écho au saxophone de John Coltrane). A l’image de l’album, dont le dernier mouvement Psalm est un vœu d’éternité plus solennel, plus apaisé et sans improvisation, la danse devient plus maîtrisée lors du dernier tableau et laisse place à une chorégraphie collective réglée. Psalm est un dénouement doux où les musiciens du quartet unissent leurs voix pour atteindre un certain degré d’élévation. De la même façon, les danseurs ralentissent le rythme, rassemblent leurs forces pour se soutenir et se soulever les uns les autres dans une succession de portés.

Au-delà de la rigueur chorégraphique et de la qualité de l’exécution de cette pièce, on peut néanmoins reprocher au duo de chorégraphes une approche essentiellement intellectuelle. L’exercice de style est plus aride que divertissant, éclipsant totalement la dimension humaine et généreuse de la musique de Coltrane. Bien que très courte, la création s’essouffle rapidement, sans même parler du long préambule accolé à l’album A Love Supreme, où le danseur qui représente le saxophone de Coltrane traverse en silence la scène dans une certaine économie de mouvement. Est-ce la représentation de la concentration de Coltrane qui aborde son œuvre ? Est-ce l’appréhension du danseur qui s’attaque à l’un des monuments du jazz ? Mais surtout, quel dommage, pour une œuvre-hommage à Coltrane, de diffuser une bande-son, sans musiciens, plutôt qu’interpréter en live la musique de Coltrane !

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