Alexandre Kantorow : un nom qui plane sur toutes les bouches depuis sa victoire au prestigieux Concours Tchaïkovski en juin 2019. Ayant fait de lui la nouvelle icône du piano, cet exploit l’a immédiatement propulsé sur le devant de la scène internationale : tout le monde le réclame, tout le monde se l’arrache. Le prestige de cette victoire a de quoi éblouir, à juste titre, mais elle ne doit jamais aveugler et nul ne doit oublier qui est vraiment Alexandre Kantorow : un musicien exceptionnel, certes, mais aussi un jeune homme de 22 ans, sensible et vulnérable, rêveur, presque insouciant, dont l’humilité et la gentillesse ainsi que l’allure désinvolte paraissent quelque peu éloignés des éclats rutilants auréolant sa victoire. Après un mois de vacances, le voici de retour sur son clavier, pour son troisième concert donné sous l’écrin de verre de la Fondation Louis Vuitton. Dans un programme laissant libre cours au caractère rhapsodique, il convoque ici son compositeur de prédilection, Brahms, aux côtés des Hongrois Liszt et Bartók, pour finir par une parenthèse française sous l’égide de Fauré.

Alexandre Kantorow © Jean-Baptiste Millot
Alexandre Kantorow
© Jean-Baptiste Millot

Il y a chez Alexandre Kantorow une alchimie remarquable entre d’une part sa manière d’incarner les phrases musicales selon une acuité extrême, souvent imprévisible et ne délaissant aucune note, et de l’autre la fluidité selon laquelle il épouse les atmosphères. Nul entre-deux dans le choix des climats, nul atermoiement : il plonge dans l’un instantanément, et, lorsqu’il en sort, c’est de manière fulgurante sans toutefois être jamais forcée, sans aucune allure factice. C’est qu’il nous tient en haleine, des premières jusqu’aux dernières notes, par une inspiration poétique exacerbée qui n’a de cesse de soutenir le discours, tant dans ses grandes lignes que dans les détails, qui se déploie tout aussi naturellement et dont le pianiste réussit la prouesse de faire percevoir comme nécessaire toute la profondeur de pénétration, à tout moment.

La justesse des intentions n’a d’égale que la qualité de la facture et du dosage des équilibres chez Kantorow. Un dosage d’une finesse incomparable, jusqu'à la prouesse tactile, comme celui de la main gauche de la Rhapsodie n° 1 de Brahms : les basses arrivent à trouver un retentissement saisissant jusqu'à nos oreilles tout en étant presque exemptes de poids. Quelle science du toucher, de la posologie, et par là des coloris, du panachage, quelle conscience des équilibres et quelle attention envers les voix internes ! Il faut dire que son écoute est d'une vigilance et d'une exigence à toute épreuve. Ses indéniables qualités digitales et la précision des articulations alliées à son implication poétique nous livrent des bijoux : la vibration des perles atomisées dès le début du Chasse neige de Liszt donne des frissons, tout autant que le souffle des trilles d’une pureté suprême à la fin de la Sonate n° 2 de Brahms. Dans un tout autre registre, les gerbes ciselées de Bartók ébranlent tout le piano et certains crescendo lisztiens donnent froid dans le dos par leur amplitude despotique.

Kantorow sait trouver une délicieuse liberté de ton qui sous-tend les rhapsodies de Brahms et Bartók comme le scherzo grisant de la sonate de Brahms. Le pianiste fait preuve d'une aisance remarquable au sein de ces atmosphères chahutées qu’il conduit avec audace sans jamais tomber dans l’affèterie, sans jamais caricaturer. Dans les parties lentes de Brahms et Bartók, il sait respirer avec délicatesse, acheminant les notes jusqu'à leurs retranchements les plus ténus, il parvient à étendre le matériau musical et à sculpter de fins reliefs en redoublant d’attention envers chaque note. Mais il peut aussi gronder, mugir, vrombir, démultiplier d’intensité dans les octaves galvanisantes de Bartók. Tout juste remarque-t-on un léger manque de mobilisation de la structure du dos et des épaules, ce qui restreint la projection du son dans ces nuances engageantes. Le Nocturne n° 6 de Fauré, dans un climat bien différent du reste du programme, est empreint d’une belle délicatesse qui se déploie sans fard, tout en continuité. Il y a ici quelque chose de réconfortant dans l’intimité de ces basses subtilement discrètes, une chaleur familière.

Enfin, le pianiste sait se montrer généreux dans les bis : la berceuse et le finale étincelant de L’Oiseau de feu de Stravinsky précèdent une Méditation de Tchaïkovski pleine de grâce. Merci pour ces moments de musique !

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