Carl Philipp Emanuel Bach, un véritable précurseur de Liszt par sa géniale inventivité et ses éblouissantes modulations ? Sa place au Festival Liszt en Provence avec ses grands contemporains et prédécesseurs, justifiée ? Un brin malicieux mais surtout doué de sa formidable pratique et de sa culture, Frédérick Haas n'était pas loin de répondre affirmativement à ces questions lors de la clôture du festival, le 20 octobre. Invité au Château Saint-Estève pour un récital-causerie, le claveciniste, concertiste, professeur, grand connaisseur de l'instrument, a suscité un vif intérêt et reçu de chauds applaudissements. Le programme comprenait deux parties : l'art du clavecin alla francese au XVIIe puis au XVIIIe siècles.

Frédérick Haas sous le regard de Franz Liszt au Château Saint-Estève © Festival Liszt en Provence
Frédérick Haas sous le regard de Franz Liszt au Château Saint-Estève
© Festival Liszt en Provence

Illustrant les formes de la musique française pour clavecin au XVIIe siècle, à partir de l'influence réciproque entre Louis Couperin et Johann Jakob Froberger, Frédérick Haas a puisé dans l'œuvre du premier le Prélude à l'imitation de M. Froberger puis quelques extraits de la Suite en ré mineur. Du second, il a fait entendre quatre pièces dont la fameuse Plainte faite à Londres pour passer la melancholie, exprimant la détresse du compositeur que l'on venait de détrousser.

Donnant suite à un bref exposé oral, brillant, à la portée de chacun cependant, Frédérick Haas a magistralement fait ressortir l'effet subjuguant de l'écriture non mesurée « à l'imitation de M. Froberger ». Le claveciniste s'est emparé de ces partitions écrites sans barres de mesure ni valeurs rythmiques contraignantes, pour faire entendre dans le Prélude de Louis Couperin une certaine solennité à la riche harmonie mais aussi une pulsation pleine de vie, à l'image des impressions particulières ressenties au fil de l'interprétation. De même, la Plainte de Froberger a déployé l'expression la plus désolée, l'interprète usant de tout son talent expressif et de sa liberté pour refléter avec une intensité pathétique l'affliction du compositeur. Si le clavecin ne dispose pas des moyens auxquels nous a habitués le piano pour varier l'intensité du son, Frédérick Haas est parvenu durant son récital, notamment lors de l'émouvante « Méditation sur ma mort future », à susciter de l'émotion par les subtiles modifications du rythme et la maîtrise des registres sur ses deux claviers.

L'attention a également été retenue par une autre caractéristique de la musique française au XVIIe siècle : ses ressources puisées dans la danse. Le récital éclairé par les explications qui l'ont ponctué a séduit : courante, sarabande, canaries, chaconne de Froberger et de Louis Couperin bien que de construction fort recherchée et ornementée n'ont rien perdu de leurs appuis dansants sous les doigts du claveciniste.

Encore pédagogue, Frédérick Haas a montré aussi combien le rythme musical se trouve lié à l'accentuation de la langue parlée ; le public a apprécié dans son jeu l'étonnante mise en relief des notes pointées correspondant aux syllabes accentuées de la langue française. La seconde partie du récital consacrée au XVIIIe siècle débutait ainsi par une étonnante illustration de cet élément de composition. Saisissante de virtuosité et de clarté, l'Ouverture dans le style français BWV 831 de Johann Sebastian Bach a mené un discours animé mais avec un naturel particulièrement appréciable dans la partie fuguée de sa pièce initiale. Quelques danses choisies dans cette partition ont encore sollicité les qualités expressives et l'habileté du jeu de Frédérick Haas, faisant ressortir leur caractère tantôt solennel au contrepoint ouvragé, tantôt retenu, concentré, presque méditatif ou encore fluide et chantant aux nombreux trilles.

Présentant cinq pièces du Second livre pour clavecin (Huitième Ordre) de François Couperin, le claveciniste a témoigné de son ardente admiration pour ce compositeur, aussi novateur à son époque que le sera Chopin à la sienne. Réalisant superbement les principes du maître, la main droite du musicien s'est parfaitement insérée dans le jeu d'ensemble de la « Raphaèle » tout en restant très déliée, au service de surabondantes et brillantes ornementations ; la belle légèreté de la « Gavotte », devait encore beaucoup à cette agile main droite. La « Seconde Courante » faisant souvent appel à la forme du canon a rehaussé le brio propre à chaque ligne par des enchaînements parfaitement réglés. « Sarabande » et « Passacaille », somptueuses, ont mis en valeur l'interprétation mais également la richesse sonore – doublée de la beauté visuelle – du clavecin Augusto Bonza de 1991, élaboré d'après un modèle Henri Hemsch du XVIIIe siècle.

Avec le Rondo en mi bémol majeur de Carl Philipp Emanuel Bach, pièce à la charmante mélodie et aux variations pleines de tendresse et de passion, Frédérick Haas a conduit ses auditeurs aux portes du classicisme et du romantisme. Rappelé par des applaudissement enthousiastes, le claveciniste a encore interprété les tant attendues « Baricades mistérieuses » aux profondes sonorités et au doux balancement, ajoutant encore à la chaude atmosphère de la belle et accueillante orangerie du Château Saint-Estève.

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